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Le grenier de mon Moulins

Histoire de Moulins (Allier) et anecdotes anciennes

La police moulinoise comptait Marc Juge dans ses rangs en 1938

Publié le 14 Mars 2020 par Louisdelallier

Division de Moulins en quatre quartiers pour la lutte contre les incendies

Division de Moulins en quatre quartiers pour la lutte contre les incendies

En janvier 1938, le commissariat* de Moulins est installé dans cinq pièces de l’hôtel-de-ville et se trouve sous l’autorité du maire, et ce, jusqu’à la décision gouvernementale du 14 janvier 1943 qui nationalise toutes les polices municipales.

L’équipe est composée de d’un commissaire, Pierre Barnaud, d’un brigadier-chef, Gilbert Décharnes, de deux sous-brigadiers, Georges Augrandenis et Julien Costant, d’un secrétaire, Marc Juge, et de 16 agents. Compte tenu des tâches nombreuses et très diverses dans une ville de l’importance de Moulins qui, de plus, accueille un marché hebdomadaire et une foire mensuelle, l’effectif n’est pas suffisant. Mais il faut s’en contenter.

 

À l’intérieur

L’accueil au bureau de police est tenu de 7 heures à 19 heures (avec pause de midi à 14 heures) par un planton, monsieur Jules, qualifié de débonnaire. C’est quelqu’un qui ne s’en laisse pas compter. Son travail consiste à recevoir les chemineaux, les chômeurs, les ouvriers agricoles qui vont de ferme en ferme, les sans-logis qui ne réclament parfois qu’un morceau de pain ou un billet de couchage pour le refuge de l’hôpital. Monsieur Jules sait bien que certains ne sont pas des enfants de chœur, mais il voit d’abord la souffrance sociale. Il est responsable également du service des étrangers au département et au pays. Il lui revient d’orienter les gens de passage et d’établir des cartes d’identité. Enfin, les objets trouvés lui sont remis. Tout est consigné dans un registre nommé « rapport journalier » et dans le « livre des trouvailles ».

Un autre agent, monsieur Sigot, a reçu la mission de rédiger des fiches à partir du bulletin hebdomadaire de la police criminelle, du bulletin mensuel des évadés des colonies, des travaux forcés ou des pénitenciers, du bulletin des expulsés de France, du bulletin des recherches dans l’intérêt des familles, et bien d’autres encore. Il récupère aussi des informations grâce aux fiches des hôteliers et autres logeurs. C’est ainsi que, tous les ans, 14 à 15 000 nouvelles fiches viennent grossir le stock existant comptant plus d’un million de documents classés par ordre alphabétique. Le repérage des voleurs, interdits de séjour, évadés, expulsés, criminels en est facilité depuis 50 ans.

 

À l’extérieur

Deux agents sont affectés à chacun des sept quartiers de Moulins. De 8 heures à 18 heures, ils y portent la correspondance, enquêtent, glanent des renseignements pour les affaires en cours, assurent la surveillance des rues, recueillent les plaintes des habitants. Ils doivent faire preuve de diplomatie, de bon sens pour distinguer le banal du sérieux. Ce sont d’abord des médiateurs qui apaisent les tensions.

Deux carrefours moulinois requièrent une surveillance particulière quotidienne, ceux des  rues d’Allier et de la Flèche et des rues Bréchimbault et des Couteliers. De 8h 30 à 19 heures, deux agents se relayent toutes les deux heures afin de conserver toute l’attention indispensable.

Le vendredi, jour de marché, est une journée très importante pour les policiers. Pas de repos hebdomadaire ce jour-là. Il faut être présent dès 5 heures du matin pour vérifier, surtout les jours de foire, qu’aucune transaction ne commence avant l’heure officielle. Le cours de Bercy, la place aux Foires (place Jean-Moulin actuelle), la place d’Allier, la place Garibaldi sont autant de lieux où il faut avoir l’œil. De plus, la circulation y est dense et les incidents sont vite arrivés.

Le soir venu ne signifie pas le repos pour tous. Contre une très petite rémunération supplémentaire, un agent doit veiller au bon déroulement des spectacles du début à la fin : cinéma, théâtre, cirque, bal ou toute soirée organisée en ville.

Parallèlement à ce service, la tranquillité nocturne des habitants fait l’objet de toute l’attention de la police :  

18 h - 20 h      2 agents

20 h - 2 h       4 agents (Le dimanche jusqu’à 3 heures)

2 h - 7 h          2 agents

7 h - 8 h         le planton

 

Des rondes ont lieu toutes les deux heures à pied ou en vélo (appartenant au fonctionnaire qui reçoit une indemnité annuelle d’entretien). Il s’agit de calmer les ivrognes, faire respecter les horaires de fermeture des établissements ouverts au public, contrôler l’allumage des réverbères, etc.

Une autre intervention incombe au personnel du commissariat, celle concernant les incendies. La sirène de Jacquemart est déclenchée depuis un commutateur électrique installé dans le bureau des agents. La ville est divisée en quatre secteurs (cf croquis), ce qui facilite la localisation du sinistre signalé par un, deux, trois ou quatre coups à la suite de sonnerie initiale de deux minutes. Tous les agents disponibles ont l’obligation de se rendre sur les lieux afin d’y faire régner l’ordre et donner un coup de main aux pompiers si nécessaire. C’est le planton qui alerte les autorités.

 

Que dire des gradés ?

Le commissaire Barnaud, d’abord inspecteur à Clermont-Ferrand à la 6e brigade, a été commissaire à Clermont-Ferrand, à Aniche (Nord), au Puy, Grenoble, Châteauroux et Lille. On le dit fin détective qui sait tout et voit tout, homme du monde, d’une correction sans faille. Sa Citroën personnelle lui sert de voiture de fonction.

L’encadrement du personnel revient à Gilbert Décharnes, brigadier, très estimé de ses collègues. Il s’occupe principalement de la police des mœurs et doit assister à la consultation des « femmes publiques » faite par le docteur Bonnet, médecin de l’Hygiène, à l’hôpital pour celles qui travaillent dans la rue ou dans leur maison close pour les pensionnaires.

Georges Augrandenis, sous-brigadier, intervient lui aussi dans ce domaine où il semble qu’il y ait beaucoup à faire. Bien qu’opérant avec tact, il est considéré comme la terreur des demi-mondaines. Son objectif est de faire disparaître les femmes indésirables accompagnées d’hommes suspects qui débarquent à Moulins, ville ouverte aux interdits de séjour et proche de Vichy, très cosmopolite, ce qui favorise l’arrivée de toute sorte d’individus pas toujours bien intentionnés.

Georges Augrandenis passe ses vendredis matin au marché couvert et après-midi au marché aux grains. Les jours de foire, habillé en civil, il déambule sur le cours de Bercy et la place aux Foires comme n’importe quel quidam, tout en écoutant les conversations et en s’intéressant aux tractations sans en avoir l’air. Il dresse des procès-verbaux toutes les semaines, principalement pour non-respect de l’heure de début des ventes. Cet homme parfaitement rôdé à l’observation discrète, connaisseur averti de la population moulinoise s’engagera dans la résistance aux côtés de Paul Duperroux, huissier de justice dont il sera l’un des adjoints avec René Martin. Leur groupe comptera de nombreux agents de police.   

Julien Costant, sous-brigadier, s’est vu attribuer la réalisation de statistiques de prix. Ses travaux alimentent la commission préfectorale de la surveillance des prix qui établit l’indice du coût de la vie d’où découle le niveau des salaires. Il lui faut donc examiner avec rigueur les étalages, suivre les cours des denrées alimentaires, des vêtements, du vin et du carburant.

Georges Augrandenis et lui sont en plus chargés des renseignements confidentiels.

Il reste un personnage dans ce commissariat, Marc Juge, secrétaire, dont il convient de parler davantage. Ce Moulinois de 26 ans n’a bien sûr aucune idée de ce que l’avenir lui réserve quand, chaque jour, dès 8h 30, il enregistre, trie le courrier (plus de 10 000 plis par an) et tape à la machine les réponses qui ne demandent pas de longues recherches, quand il répond au téléphone, renseigne les visiteurs, écoute les plaintes, conseille. Ses après-midi sont consacrés aux rendez-vous pour les affaires en cours, à la préparation des pièces et procédures pour le Parquet, la Préfecture et la Mairie, aux contraventions des automobilistes, à la réception des journalistes, à constitution de dossiers (plus de 5 000) pour les cas dépendant directement du commissariat.

Qui pourrait imaginer le cran dont il fera preuve pendant la guerre jusqu’à son exécution par les Allemands, le 24 mars 1944, au stand de tir de la caserne du 92e régiment d’infanterie de Clermont-Ferrand ?

Après sa nomination au grade d’inspecteur et un premier poste parisien d'inspecteur à la Police judiciaire, il réussit le concours de commissaire en 1942. Il est muté à Vichy, siège de l’Etat français. Il ne tarde pas à intégrer la résistance dans le groupe Marco-Polo et, grâce à sa fonction, il est en mesure de fournir des informations sur les mouvements de troupes et sur l’activité des fonctionnaires ennemis. Il met également tout en œuvre pour poursuivre les informateurs et délateurs français. Malheureusement, comme nombre de ses semblables, il est lâchement dénoncé, très vite arrêté et transféré à la Mal-Coiffée pour deux mois de tortures. Son souvenir est marqué par une plaque qui lui rend hommage ainsi qu’à ses hommes dans la cour du commissariat de Vichy et par des plaques de rue à Moulins et à Vichy.

 

Louis Delallier

 

*voir mon article sur les emplacements successif du commissariat à Moulins.

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