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Le grenier de mon Moulins

Histoire de Moulins (Allier) et anecdotes anciennes

Albert Baisse, facteur au P.L.M, victime des pois fulminants

Publié le 18 Avril 2020 par Louisdelallier in Faits divers, Portraits, marche

Gare du Breuil-sur-Couze, aujourd'hui mairie

Gare du Breuil-sur-Couze, aujourd'hui mairie

Albert Baisse* commence sa carrière de facteur au P.L.M. à la gare de sa ville natale, Moulins. En septembre 1908, à 26 ans, il reçoit une proposition de poste à la gare du Breuil-sur-Couze dans le Puy-de-Dôme comme facteur de 1ère classe. Avait-il le pressentiment de ce qui l’attendait là-bas ? Nul ne le saura jamais. Toujours est-il qu’Albert hésite longuement avant d’accepter.

Le jeudi 29 octobre, veille du jour fatal, monsieur Dubien épicier-mercier en gros à Issoire dépose plusieurs caisses en bois d’un mètre de haut et de 50 centimètres de large à la gare pour envoi à monsieur Guittard, commerçant dans la même branche à Ardes-sur-Couze. Il est 18 heures et la salle des pas perdus est remplie de voyageurs et de clients allant à la bibliothèque acheter les journaux de Paris livrés par le train de 17h 39. Les marchandises sont déclarées comme des articles de mercerie. Elles partent dans le train de 6h 18 et arrivent au Breuil à 7h 52 où elles sont aussitôt manipulées par Louis Bennejeant, conducteur-wagonnier, et Albert qui les dépose au sol le long de la voie 1, heureusement située à 70 mètres de la gare.

C’est alors que se produit une explosion d’une force exceptionnelle qui projette Albert à 20 mètres en l’air, lequel retombe en plusieurs parties affreusement mutilées jusqu’à 100 mètres de là.

Louis Bennejeant, 35 ans, père de deux fillettes de 6 et 10 ans, a le visage et le corps horriblement brûlés et une jambe broyée. Il reçoit les premiers soins du médecin de la compagnie. Puis il est transporté à l’Hôtel-Dieu de Clermont par le train de 9h 10. Il supporte avec courage un état qu’on juge désespéré.

Le chef de gare, protégé par un chariot où se trouvait un volumineux colis, est épargné. Seule sa redingote est déchirée.

La déflagration, entendue à des kilomètres à la ronde, soulève le marchepied du wagon, défonce les parois, détache la vigie du toit, casse toutes les vitres, détériore les portes, transperce le plancher. Les articles de mercerie sont disséminés jusque dans les fils du télégraphe. Autour de la gare, les vitres des maisons Leemans, Delanef, Duliège, Boudet et de la maison du garde-barrière sont brisées et les murs lézardés.

La caisse à l’origine du drame contenait bien des pelotes de fil, des écheveaux de laine, des tresses, galons, cravates, ceintures, des brides en cuir pour galoches, etc. Mais y avait été ajoutée une boîte métallique de 30 cm carrés bourrée de 2 160 pois fulminants**.

Les premières constations sont faites monsieur Chandèze juge de paix et par la gendarmerie de Saint-Germain-Lembron. Monsieur Dubien est soupçonné d’avoir voulu faire des économies sur les frais de transport moins élevés pour la mercerie et sera poursuivi pour fausse déclaration et homicide par imprudence et négligence.

 

Les obsèques d’Albert Baisse se déroulent à la cathédrale de Moulins le lundi suivant. Albert devait se marier. Sa mère et sa sœur habitent petite rue de la Motte. Plus de 1000 personnes suivent le char funèbre, chargé de magnifiques couronnes offertes par le personnel de la gare de Moulins, par monsieur Laforest, chef de gare au Breuil et son personnel, et de couronnes tressées par les femmes des employés du Breuil. Des délégations des différents services de la gare de Moulins, y compris l’Economique avec à sa tête monsieur Alexandre, chef d’exploitation, sont présentes. Messieurs Alma, inspecteur qui fera une allocution au cimetière, Pellet contrôleur, Degalie chef de gare à Moulins et Liadière chef de gare à Saint-Germain-des-Fossés prennent part au cortège.

 

Le parquet d’Issoire poursuit son enquête avec la saisie chez monsieur Dubien de plusieurs autres « bombes japonaises » adressées pour analyse au laboratoire municipal de Clermont dirigé par monsieur Gros. Aucun objet dangereux n’a été trouvé dans les autres caisses. Louis Bennejeant, soigné par le docteur Lepetit à l’Hôtel-Dieu, a été amputé d’une jambe et perdra vraisemblablement l’usage de son œil gauche. Il est interrogé par monsieur Lescouvé, juge au tribunal de Clermont, faisant fonction de juge d’instruction, assisté de monsieur Girondon commis-greffier. Louis se rappelle seulement avoir fait glisser la caisse délicatement sur le sol pour qu’Albert la mette à plat, et avoir été projeté contre le toit du wagon.

Le mercredi 4 novembre, il est procédé à l’ouverture, à la gare d’Issoire, de cinq caisses expédiées à monsieur Dubien par un mercier de la rue Neuve à Clermont. L’une contenait 38 880 pétards ou « serpenteaux tricolores » pas déclarés comme tels, là encore par mesure d’économie sur les frais d’expédition.

 

Dans les mêmes temps, une souscription à l’initiative de la municipalité du Breuil permet de recueillir assez d’argent pour l’achat d’une couronne portant la mention « La commune du Breuil à une victime du devoir » qui sera déposée sur la tombe d’Albert.

 

Le 1er août 1909, le Courrier de l’Allier rapporte les suites judiciaires de cette terrible affaire. Monsieur Dubien, condamné à l’audience correctionnelle du tribunal d’Issoire, le 21 mai, pour infraction à la police des chemins de fer à 25 francs d’amende (99,31 euros) et pour homicide et blessures par imprudence à 500 francs (1986,22 euros) avec sursis, a fait appel auprès de la cour de Riom.

Jean Majeune, employé chez Dubien, a été condamné pour infraction à la police des chemins de fer à 25 francs d’amende avec sursis. Pour lui, c’est le ministère public qui fait appel. Après deux jours de débat, la cour révise le jugement du tribunal correctionnel d’Issoire par un arrêt condamnant Majeune à 100 francs d’amende avec sursis pour infraction à la police des chemins de fer et Dubien à 2 mois de prison avec sursis et 100 francs d’amende pour homicide et blessures par imprudence. Il est de plus déclaré civilement responsable.

Ainsi se termine une histoire tragique parmi tant d’autres survenues dans les gares depuis l’avènement du chemin de fer.

Louis Delallier

 

* Albert est né le 4 juillet 1882, petite rue de la Motte à Moulins. Son père Nicolas était journalier, sa mère Eugénie Morgand, ménagère. Il avait un frère, Hilaire, né le 19 mars 1873 à Moulins, rue Chaveau et décédé le 10 décembre suivant. A la naissance de sa sœur Marie-Louise, le 14 juin 1888, le père de famille est employé au chemin de fer.

**Les Pois fulminants ou claque-doigt sont des pétards de contact. Connus alors en pyrotechnie sous le nom de « bombes japonaises », ce sont de petits cylindres en papier fermés à chaque bout par un disque en carton et solidement ficelés dont l’intérieur est rempli de petits graviers et d’une poudre noirâtre (fulminate de mercure et de picrate de potasse). Ils ne sont pas considérés comme dangereux quand ils sont lancés sur le sol par les enfants pour faire du bruit.

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