Le Progrès de l’Allier du 3 septembre 1936 rapporte une conversation plus ou moins fictive entre deux amis. Le sujet en est le parquet-Nénesse. L’un des deux interlocuteurs avoue avoir un faible pour ce magnifique salon de danse de toutes les grandes fêtes et qui sera forcément présent à celle du village nègre* le dimanche suivant. Il n’a pas de mots assez louangeurs pour en parler : rien n’est plus joli, meilleur jazz de la région, un saxo étourdissant, accordéon pouvant rivaliser avec l’orgue de Notre-Dame et une batterie capable de faire danser les morts ! à peine entré, on y danse malgré soi.
Ce parquet de danse appartient à Ernest Chollet, familièrement connu sous le diminutif de Nénesse. Né à Cosne-d’Allier en 1890, il a participé à la Grande guerre dont il est revenu avec la Croix de guerre. Son frère aîné, Roger, né à Ygrande, est également musicien. Leur père, Jean, sabotier, puis cafetier, est déclaré musicien ou entrepreneur de bals sur les actes de mariage de trois de ses quatre enfants. Cette famille d’autodidactes est à rapprocher des Chivert originaires d’Ygrande (voir mes articles à leur sujet).
En mars 1900, Chollet père annonce dans la presse la création de son entreprise de noces, bals et banquets, rue du Château-d’eau à Yzeure. Sont mises en avant les installations de salles de toutes dimensions, richement décorées de tentures, lustres et fleurs, pouvant accueillir jusqu’à cinq-cents couverts. Toutes ses salles ont une hauteur de 4,50 m et sont entourées d’une cloison en bois de 2,50 à 3 mètres de haut. Paul Raquin, en face de la gare à Moulins, apporte son expertise et son goût de tapissier-décorateur. Une évolution notable en mars 1906 atteste de la réussite de l’entreprise située route de Saint-Bonnet à Yzeure. Désormais sont à louer des salles mobiles bourgeoises et ordinaires, de toutes dimensions, d’une contenance allant jusqu’à mille quatre-cents couverts. Orchestre de famille, location de buvettes, tables marbrées et bancs, tables d’hôte de 1,50 mètre et tables ordinaires, chaises cannelées de salle à manger et chaises ordinaires, appareils à acétylène et lampes à bec de trente lignes (largeur de mèche maximum) sont au catalogue.
La carrière familiale entièrement tournée vers le divertissement en musique semble avoir pris fin avec la Seconde guerre. Les parquets de Chollet père, dument décorés et illuminés, se déplacent comme à Gennetines en janvier 1904 pour le bal des conscrits où règne le bon ordre et le calme. On note la présence des mamans qui gardent un œil sur leurs filles. L’auberge Mousset à Nomazy, les conscrits de Saint-Gérand-de-Vaux, chez Brunot à l’hôtel du Cheval-Blanc recourent plusieurs fois à l’entreprise Chollet.
Jean Chollet dispose également d’une salle à Yzeure qui, après la Grande guerre, prend le nom de salle Chollet-Chasset. Peut-être le mariage, en novembre 1916, d’Alice Chollet avec Léon Chasset aboutit-il à cette association familiale.
L’endroit (auparavant salle Marquet) reçoit des manifestations dansantes dont un bal offert par la maison dès l’été 1919 où les consommations sont de premier choix et les vins du pays. Il est disponible à toute heure de la journée pour bals de noces et de sociétés accompagnés par un brillant orchestre. Et les entreprises locales, associations et autres, ne se font pas prier pour retenir la salle. On trouve dans la presse (Courrier et Progrès de l’Allier) des annonces de bals souvent enthousiastes.
Samedi 22 novembre 1919 : groupe d’ouvriers de l’usine Lefèvre,
Samedi 13 décembre 1919 : personnel de l’usine Col,
Samedi 20 décembre 1919 : jeunesse des cheminots,
Samedi 24 janvier 1920 : concert offert par la Fanfare d’Yzeure avec le gracieux concours de la chorale de Moulins et autres artistes,
Samedi 7 février 1920 : grand bal des garçons charcutiers et bouchers,
Samedi 6 mars 1920 : à la suite du grand succès du bal du 24 janvier et à la demande générale avec le même brillant orchestre, bal de la Fanfare d’Yzeure,
Samedi 5 mars 1921 : classe 1921 sous la présidence d’honneur de Gaston Vidal, sous-secrétaire d’Etat à l’enseignement technique, député de l’Allier, et Joseph Baudron, président du conseil d’arrondissement, maire d’Yzeure (présentation de la carte exigée à l’entrée),
Samedi 19 février 1921 : bal amical de bienfaisance organisé par un groupe de jeunes gens des établissements Vialle sous la présidence de monsieur P. Vialle - partage des bénéfices entre le bureau de bienfaisance et les diverses sociétés existant dans les établissements - danses anciennes et modernes avec orchestre de tout premier ordre qui en rehausse l’éclat - tenue correcte rigoureusement exigée - demi-place pour militaires et mutilés,
Samedi 16 avril 1921 : personnel de la maison Darrasse frères de Moulins - cartes d’entrée en vente pour messieurs qui voudraient les retirer à l’avance.
En 1922, la salle Chollet-Chasset, devenue simple salle Chasset, accueille le samedi 11 février l’association des anciens combattants et démobilisés. En mars, le samedi 25, un autre évènement festif notable est le bal masqué de la Fanfare d’Yzeure où les personnes non travesties seront les bienvenues au même prix modique d’entrée. On apprend qu’un courrier a été envoyé à Nice pour en faire venir les danses du carnaval et que le « White Niger jazz » sera de la partie. Un concours de déguisements doté de lots fort intéressants concourt au succès de la soirée à n’en pas douter.
Le samedi 8 avril, la protection mutuelle des employés de chemins de fer propose banquet et bal. Cette série de réjouissances n’est pas exhaustive. Des réunions politiques sont également régulièrement au programme.
Si Ernest Chollet reste basé à Yzeure, Roger, son frère aîné, fait part le 2 juillet 1920 de son installation à Lucenay-les-Aix où il s’occupe de ses deux parquets-buvettes d’une capacité de 400 couverts pour noces, bals et banquets.
Nénesse, quant à lui, semble avoir principalement concentré son activité sur les bals dans le département. Ses déplacements avec musiciens et matériel ne se comptent plus. Il est sollicité, au fil des années, à Saint-Gérand-de-Vaux, Toulon-sur-Allier, Montbeugny, Lusigny, Dornes, Varennes-sur-Allier, Marcenat, Magnet, Saint-Yorre, Moulins, Avermes, Saint-Loup, Bessay, Saint-Menoux par une section de mutilés de guerre, une société des secours mutuels, des conscrits, des pêcheurs pour l’ouverture de la pêche, des vieux garçons, les cheminots unitaires, les Anciens de la Madeleine à Moulins, pour une fête de village, une fête de l’armistice, une fête du tilleul, ou encore du muguet.
Pour la fête des Cours à Moulins, le gars de Moulins-Yzeure assure : « vous vous amuserez et vous rigolerez pour votre argent ». L’orchestre Nénesse est présent à la fête de la Font-Vinée près du pont de fer, à la fête de l’allée des Gâteaux, à celles des Garceaux, de la Madeleine, de la place de la Liberté, du village nègre, des rues du Jeu-de-Paume et des Grèves, au concours de pêche de la gare aux bateaux et aux fêtes d’Yzeure naturellement.
Il anime les bals de l’orphelinat national des chemins de fer de France et des colonies à la salle Terminus en face de la gare à Moulins avec autant de succès.
Dans les années 30, le Nénesse-jazz trouve aussi le temps de se produire tous les dimanches et jours de fête dans la salle Dumas d’Yzeure. Le comité de la coiffure et du parfum (à l’hôtel de l’Allier, place d’Allier), les bouchers-charcutiers, les Poilus d’Orient, le syndicat des boulangers, les ouvriers charbonniers (hôtel Darmangeat, place aux Foires), le club sportif font appel à son talent et à celui de ses sept musiciens à plusieurs reprises. Partout, on lui reconnaît un don pour amuser la galerie qu’il mettra à profit jusqu’à la Deuxième guerre mondiale.
Quelques faits divers relatés dans la presse, donnent de rares éléments sur les Chollet. Une clarinette estimée à 120 francs (environ 548 euros) est dérobée en avril 1900. A la fête des Bataillots à la fin du mois d’août 1903, l’explosion, vers minuit, d’une lampe à acétylène panique les danseurs qui se précipitent vers les sorties. A part des évanouissements sans conséquence, M. Chollet est brûlé à la main et M. Pierre, débitant aux Bataillots, a les cheveux et les moustaches bien atteints. On reconnaît en février 1923 une belle probité à Ernest Chollet qui a déposé à la mairie le portefeuille bien rempli retrouvé dans son parquet après le bal des conscrits de Saint-Gérand-de-Vaux. Il fera de même à Avermes en mai 1931.
Il est mis en cause dans un accident d’automobile en février 1931 rue de Bourgogne à Moulins. Ébloui par les phares d’une voiture, il emboutit un camion de la maison Buffet en stationnement.
Ernest Chollet décède le 15 novembre 1953 à Moulins. Il était marié à Pauline Frébault et père de Madeleine, née en 1920.
Louis Delallier
*Actuel quartier des Mariniers, auquel un coup de neuf a été donné dans les années 80 avec la destruction des taudis et la construction d’habitations dignes de ce nom, ce secteur de la ville de Moulins tenait à la fois du village et de la cour des miracles. Situé entre le Sacré-Cœur et l’Allier, il était occupé principalement par des classes populaires et des personnes en marge de la société qui vivaient de peu. Ces « bas quartiers » étaient surnommés « quartier nègre » peut-être à cause d’un éclairage nocturne très médiocre ou parce que considéré comme exotique par le reste de la population moulinoise.
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