Cette phrase fraternelle a été écrite par Henri Fischer à Eugène Lachâtre dans une lettre publiée par le Petit Parisien du 14 juillet 1906. L’un est Français, l’autre allemand. Ils sont entraînés bien malgré eux dans le conflit du 19 juillet 1870 au 29 janvier 1871 entre la France et la Prusse à la tête d’une coalition d’états allemands. Ils témoignent de leur histoire de nombreuses années plus tard.
Eugène, Bourbonnais natif de Lamaids où il est propriétaire de l’hôtel du Commerce, raconte à un journaliste parisien en avril 1902 dans quelles circonstances il s’est trouvé à avoir lancé le premier projectile de cette guerre. Outre-Rhin, cet article suscite des réactions épistolaires lui demandant plus d’informations, voire sa photographie. Mais surtout, il lui vaut une lettre d’Henri Fischer informé par la lecture des journaux de Berlin.
Le Petit Parisien du 14 juillet 1906 revient sur les faits grâce à un entretien avec Eugène qui détaille ses souvenirs du 2 août 1870 :
« C’est moi, en effet, qui ai tiré le premier coup de canon le 2 août 1870, à onze heures du matin. Le régiment d’artillerie, auquel j’appartenais, commandé par le Colonel Bedouin, avait pris position sur le village de Spickeren, au bord de la Saar, affluent du Rhin. Ma batterie, la septième, sous les ordres du capitaine Stopfel et du lieutenant de France, fut celle qui commença l’escarmouche, et la pièce à laquelle j’étais attaché lança le premier projectile sur un train allemand qui se trouvait dans la gare de Sarrebruck. L’engagement fut terminé à quatre heures du soir. Mais les opérations ne devinrent sérieuses que les 4 et 6 août ».
Le journal complète cet exposé par le contenu du courrier d’Henri Fischer :
« Ma batterie, commandée par le capitaine de Helden-Sarnowski arriva, le 1er août 1870, la première près de Sarrebruck où il n’y avait que le 7e Uhlans et le 40e régiment d’infanterie. Nous établîmes notre bivouac près de Köllertaler Wald au nord de Sarrebruck et nous avions devant nous, sur les hauteurs de Spikeren, les feux des bivouacs des Français. […]
La première et la deuxième section de ma batterie, alarmée par vos coups, prirent position à Malstatt, près de Rasschuhl, tout près de la gare de Sarrebruck, et furent, du petit champ de manœuvre de la garnison de Sarrebruck, mitraillées par l’artillerie française où vous deviez vous trouver. Le premier coup de canon, dans la guerre franco-allemande, du côté allemand, fut donc tiré par moi, dans le 8e régiment d’artillerie. J’en ai l’attestation écrite.
J’apprends que c’est vous qui, du côté des Français, avez tiré le premier coup de canon sur les rangs allemands. Vous d’un côté, moi de l’autre ! Voilà un fait qui n’a peut-être jamais été constaté dans cette longue guerre ; aussi permettez-moi, par-dessus la frontière, de vous serrer cordialement la main, car tous les deux, nous ne fûmes pas des adversaires, mais bien de bons soldats qui firent leur devoir » (cette dernière phrase confraternelle ne figure pas dans la traduction publiée le 26 mai 1902 par le Petit Journal).
Un autre Français, le maréchal des logis Bernard de la 8e batterie du 15e d’artillerie revendique avoir été le premier tireur du 2 août 1870, également à 11 heures. Mais c’est Eugène qui semble bien reconnu comme tel. En effet, les journaux, partout en France, annonceront son décès (le 17 janvier 1907 à Lamaids) en le déclarant « tenant du titre » sans émettre de doute.
Eugène et Henri, revenus sains et saufs de cette terrible épreuve (comme Bernard), ne se seront jamais rencontrés. La guerre, la Grande cette fois, rattrape les deux fils d’Eugène, Baptiste (charron) et Léon (maréchal-ferrant) qu’elle épargnera aussi physiquement.
Louis Delallier
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