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Le grenier de mon Moulins

Histoire de Moulins (Allier) et anecdotes anciennes

Des rues peu sûres

Publié le 28 Septembre 2026 par Louisdelallier

L’ange de l’inoculation - Caricature parue dans « Don Quichotte » du 18 mars 1886

L’ange de l’inoculation - Caricature parue dans « Don Quichotte » du 18 mars 1886

Rares sont les chiens errant seuls dans nos rues aujourd’hui. Peut-être devrait-on apprécier cette sécurité-là qui n’a pas toujours été la norme. Il suffit de se pencher sur le deuxième trimestre de l’année 1900 en Bourbonnais pour en prendre la mesure.

A cette époque, un chien d’allure suspecte était aussitôt soupçonné d’être atteint de la rage et chassé comme il se doit. Cette crainte n’était pas une simple paranoïa. La maladie sévissait bel et bien dans le monde animal et faisait des victimes humaines. Bien que ne représentant pas la proportion la plus grande des affections mortelles, elle inquiétait profondément les populations car elle pouvait se manifester assez longtemps après la morsure sachant qu’il était alors trop tard pour empêcher son issue fatale. En France métropolitaine, le dernier cas chez l’homme remonte à 1924.

A Moulins, à la toute fin du mois de mars, un animal sans collier, au comportement inhabituel et agressif, trouve refuge dans l’escalier du 5 de la rue de Bardon où les agents Guillaumin jeune et Jouannais l’atteignent de plusieurs balles de revolver avant de l’achever à coups d’épée dans la cave… Il avait tous les symptômes extérieurs de la rage. Le 6 avril, Mme P. habitant rue des Potiers fait abattre son propre chien par l’agent Thévenin jeune. L’animal était en observation depuis quelques jours.

Le 8 avril, on apprend que le maire d’Yzeure a pris un arrêté pour interdire jusqu’au 20 la circulation des chiens, sauf tenus en laisse ou sérieusement muselés. Cela fait suite à une lettre du préfet l’informant de l’abattage d’une bête enragée à Gannat qui aurait traversé Yzeure.

A Lapalisse, le jeune Labouche, 8 ans, mordu par le chien de ses parents est envoyé à l’Institut Pasteur* à Paris. Dans les mêmes temps, à Saint-Clément, un canidé venant de la direction de Lapalisse, en mord une quinzaine d’autres.

Signe que les choses prennent un tour officiel, le maire de Moulins, Joseph Sorrel, prend un arrêté après le constat de plusieurs cas de rages canines dans la banlieue de la ville. Il s’agit de protéger la sécurité publique en conduisant à la fourrière où il sera supprimé tout chien rencontré sans laisse, muselière ou collier, et ce, dès le lendemain mercredi 11 avril pour une durée de six semaines. Les réactions sont partagées entre ceux qui approuvent sans nuance et ceux qui attendent plus de circonspection. En effet, le diagnostic est parfois hâtif et certaines communes procèdent à des tueries générales. 

Dès le début des opérations, un policier se fourvoie en attrapant au lasso près du marché couvert le toutou divagant du fils Masson, marchand fruitier bien connu. Mme Masson mère, installée derrière son étal, reconnaît l’animal et le délivre. Des agents arrivant à la rescousse de leur collègue sont pris à partie par le propriétaire qui ne trouve qu’une queue de morue à brandir pour les impressionner. Il est aussitôt arrêté et écroué pour outrage, menaces en plus d’avoir contrevenu à l’arrêté municipal.

Le lendemain 12 avril, treize chiens sont capturés, mais aucun le 13. Sans doute, les maîtres ont-ils été prudents et on note que les vagabonds quadrupèdes ne se laissent pas attraper comme ça !

Le maire de Saint-Germain-des-Fossés suit le même chemin que Joseph Sorrel en publiant un arrêté semblable. Dans sa commune, quelques jours plus tôt, un chien ayant mordu tous ses semblables qu’il avait croisés a fini exécuté d’un coup de fusil dans la cour d’une boulangerie. Le lien de cause à effet est établi. Dix-huit animaux suspects subissent le même sort. A la fin du mois, c’est le maire de Montluçon qui règlemente leur circulation sur la voie publique.

A Moulins, la tension reste vive. Jean Cavost, fabricant de voitures rue du Lycée, ayant remarqué les accès de fureur de son chien qui mord tout ce qu’il voit, décide de consulter le vétérinaire Arnould. Ce dernier ne peut que lui conseiller de s’en débarrasser définitivement. L’autopsie pratiquée révèle des lésions causées par le virus de la rage provenant, assure la police, de la morsure d’un congénère quelque quarante jours auparavant qui s’en était pris également à une quinzaine d’autres placés en observation.

Le 16 avril, le lundi de Pâques, un chien promené par son maître près de l’école normale d’institutrices, rue Pape-Carpantier est la proie d’un enragé abattu dès le lendemain. Dans la rue Vigenère toute proche, M. Arnould et deux agents de police doivent mettre fin aux agissements d’un autre chien malade. Le personnel chargé de cette tâche risquée ne s’en sort pas indemne à chaque fois. Un préposé est grièvement blessé à la main.   

Le dimanche 22 avril, le Courrier de l’Allier publie un nouvel arrêté municipal imposant le port de muselières grillagées et rappelant que la sanction reste la même. Il n’en reste pas moins que le danger continue de rôder.

Mardi 24, la commune de Besson est le cadre d’un grave accident. Mlle Lobriot, domestique placée par l’Assistance publique dans une ferme, tente de séparer son chien de celui qui s’est jeté sur lui. Profondément lacérée au bras et choquée, elle reste évanouie pendant une demi-heure. Ses patrons la conduisent sans attendre à l’hôpital général de la rue de Paris à Moulins. Les médecins décident de son transfert à l’Institut Pasteur. Elle prend le train à 23h 48 pour Paris accompagnée de la directrice de la maternité, Mme Govignon.

A Nomazy au sud de Moulins, deux chiens sont atteints. L’un est abattu, l’autre mis sous surveillance.

Les rumeurs vont bon train qui parfois conduisent à la parution d’informations très précises et mal vérifiées dans la presse, démenties rapidement. Ainsi, Mlle Daubannay, 19 ans, n’a pas été mordue à Souvigny contrairement à ce qui avait été annoncé.

Dans les premiers jours de mai, deux artistes de café-concert habitant rue des Tanneries découvrent avec stupeur que leur jeune danois qui les avait mordues vient de mourir d’une crise d’hydrophobie**. Et cette très mauvaise nouvelle touche aussi leur bonne, un ami et deux autres chiens qu’on tue. Les quatre humains partent par le premier train à l’Institut Pasteur. Deux personnes de leur entourage se manifestent et devront se rendre en urgence à Paris pour suivre le même traitement antirabique.

Brugheas connaît aussi son vent de panique quand un animal étranger au village et arrivant de Serbannes est abattu par M. Driffaut au lieu-dit Maussant. Huit chiens subissent le même traitement.

A Moulins, les captures se font plus rares et les rues plus sûres. Mais l’accalmie est de courte durée. Plusieurs nouveaux cas sont signalés les 13, 15, 16 et 17 mai. Le fils du galochier Delesvaux de la rue de Bourgogne, âgé de trois ans, est mordu par l’animal de la maison malheureusement atteint de la rage. Rue Jean-Bart, un chien suspect de rage s’échappe de chez son maître. Un chien errant sans collier au comportement épileptiforme est exécuté par des habitants de l’enclos des Capucins, place Victor-Hugo. Et voici le jeune Martin, 10 ans, de la villa des Lilas dans le même quartier, blessé à la jambe par le chien du galochier Faugeron.

Un cantonnier de Lusigny se bat avec un chien enragé qui l’agresse alors qu’il cure un fossé. Il en vient à bout à coups de pelle… seuls ses vêtements ont subi les crocs assassins.

Le facteur des Postes de Garnat-sur-Engièvre, M. Rondepierre, est mordu pendant sa tournée et doit immédiatement se rendre à l’Institut Pasteur. En juin, à Marcillat, André Régnard, propriétaire, abat un chien hydrophobe errant.

Le 25 juin, vers 6 heures, les lève-tôt moulinois assistent à une scène de grande frayeur causée par un gros chien de berger au poil hérissé et à l’air méchant. Place de la République, il se met à mordre des chiens, emprunte la rue de Villars et la rue de Refembre où il avise un petit chien derrière une fenêtre sur laquelle il se jette. Rue de Lyon, il mord encore, poursuivi par des gens armés de fusils et de fourches. On s’attend au pire, les rues se remplissant d’élèves en route pour l’école. Place d’Allier, son terrible manège ne faiblit pas. Il court jusqu’au boulevard Ledru-Rollin toujours pourchassé. De là, il s’engage rue Bertin où M. Dubost, secrétaire de la Société des courses, l’achève d’un coup de fusil. Il aura fallu deux heures de chasse et un nombre considérable de morsures (uniquement sur la gent canine) pour en arriver à cette extrémité. L’autopsie ne révèle pas la rage, mais la tête est envoyée à l’Institut Pasteur par acquis de conscience. En attendant la réponse (qui arrivera positive le 27 juillet), le maire reprend un arrêté en s’appuyant sur cet évènement fâcheux pour appeler ses concitoyens à une rigueur sans faille dans ce domaine.

Le dernier exemple de ce trimestre printanier implique la petite Berthelot, 5 ans, agressée au visage par le bouledogue d’un charcutier voisin alors qu’elle jouait avec des enfants dans la cour d’une maison de la rue des Bouchers.

 

Louis Delallier

 

* L’Institut Pasteur reçoit les personnes blessées par un chien enragé ou suspecté de l’être. Un traitement par inoculations successives leur est administré. L’institut a ouvert en novembre 1888. L’afflux de patients venus du monde entier pour se faire soigner depuis le succès médical de Louis Pasteur avait rendu cette création indispensable. En 1885, il avait en effet sauvé Joseph Meister, Alsacien de 9 ans, grâce à sa vaccination antirabique expérimentale devenue un espoir réel pour tout individu atteint de la rage.

** Au cours d’une conférence tenue à Clermont-Ferrand en 1886, La rage, deux jours chez M. Pasteur, il est affirmé qu’un chien enragé n’est pas hydrophobe car l’hydrophobie ne concerne que la rage de l’homme. 

Le dictionnaire de l’Académie française apporte la définition suivante : Aversion morbide pour l’eau. L’hydrophobie est un des symptômes de la rage.

Néanmoins, les termes hydrophobie et hydrophobe se sont répandus dans le langage courant lorsqu’il est question de chien enragé, voire de la maladie elle-même.

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