C’est un drôle d’oiseau qui entre chez un coiffeur moulinois en ce mois de septembre 1846. Il a naturellement besoin qu’on lui fasse la barbe et rapidement. Le barbier qui connaît son métier se met consciencieusement au travail. Une fois sa tache terminée, il cherche à savoir si son client est satisfait. Celui-ci montre avec agacement sa joue gauche toujours couverte de poils. Le barbier interloqué reprend sa coupe avec soin. Mais il lui est impossible de venir à bout de cette infernale barbe bien noire. Il y voit forcément la main du diable et se signe pour conjurer le sort. Le client, amusé et très détendu, se contente de lui tendre sa carte professionnelle et de l’inviter à son spectacle. Il précise qu’il paiera néanmoins son dû avant de partir même s’il est toujours barbu.
Cette manière de mystifier les gens, Conus la pratique régulièrement et souvent à l’identique car c’est son métier. Il se joue de ses interlocuteurs que ce soit avec un panier censé contenir les oranges qu’il vient d’acheter et dans lequel on trouve un chat miaulant ou avec un journal dans un café, journal dont le titre change à plusieurs reprises en quelques instants. Et à chaque fois, la réaction est la même tellement la sidération et l’inquiétude sont grandes : seul le diable est capable de créer de tels phénomènes ! Et à chaque fois, on est bien vite rassuré de n’avoir affaire qu’à un « simple » prestidigitateur.
Sur la scène, Conus montre l’étendue de son talent à des spectateurs subjugués. De tout avec réserve : on loue la correction de son langage, sa discrétion, son usage modéré du pistolet (qui semble être un moyen ordinaire pour un artiste de retenir l’attention). Peut-être use-t-il un peu trop de mirlitons, joujoux et papillotes distribués au public comme par magie.
La population moulinoise a le choix entre les dimanches des 4 et 11 octobre pour se laisser séduire par des tours de passe-passe d’une habileté époustouflante. Dans son compte rendu, le Mémorial de l’Allier retient deux numéros en particulier, l’un avec des cartes à jouer, l’autre avec un châle. Le premier consiste à faire choisir par une personne de l’assistance une carte, montrée à tous et qui sera retrouvée soigneusement enfermée dans plusieurs feuilles de papier d’où M. Conus la fait ensuite disparaître. Le deuxième, qui est le clou de la soirée, se nomme Les bassins de Neptune. L’artiste montre les deux côtés d’un châle dont il se couvre un bras. Instantanément, sur la petite table devant laquelle il se tient, apparaît un vase rempli d’eau où nagent des poissons rouges. M. Conus exécute ce tour deux fois de suite devant une assistance stupéfaite qui n’y voit que du feu. Il est précisé qu’il est en tenue de ville contrairement à l’inventeur, M. Philippe*, qui, lui, portait une robe de chambre de magicien. Des comptes rendus de ses prestations dans d’autres villes décrivent des pommes de terre transformées en fleurs, des petits jouets devenant de charmants cochons d’Inde, des pièces de cinq francs dansant et parlant. Là, c’est un chapeau métamorphosé en cabinets de toilette, ici une montre écrasée. C’est encore un mouchoir changé en parapluie, un citron enfermé dans une orange, des bagues enfilées sur un foulard terminant dans une bouteille hermétiquement fermée. Et la liste est longue ! Ceux qui confient à Conus leurs biens doivent s’attendre à tout.
Son lieu de travail est une baraque en planches dont il a soigné l’intérieur, véritable salon tout en dorures et draperies. Sur des bahuts, il expose des machines diverses et bizarres, des vases étranges, des coffrets, des cornets, des pots à diableries, des cristaux, des sabres, des pistolets. Un lézard empaillé est suspendu au plafond ; un chat noir aux yeux verts observe ; des bougies sont disposées partout. L’atmosphère est pensée pour impressionner le spectateur à peine entré.
Conus s’appelle en réalité Étienne Cotte. Il a hérité ce pseudonyme de son père, François Cotte, en même temps que ses techniques d’escamoteur. Ce dernier avait lui-même emprunté ce nom, en le modifiant légèrement, à Comus **, « physicien-magicien » célèbre au XVIIIe siècle. Conus père compte sur la confusion pour bénéficier de la notoriété de celui qu’il considère comme un concurrent trop sérieux et qu’il réussit à marginaliser.
Conus fils, né en 1803 à Saintes, crée un tour de cartes les Conus aces (ou As de Conus), repris et popularisé par Jean-Eugène Robert-Houdin***, le grand illusionniste français du XIXe siècle. Il organise des tournées dans toute la France et obtient même la faveur de se produire en mai 1860 chez George Sand qui avait installé un théâtre à Nohant. Dans son journal, elle parle de lui en ces termes : La sonnette du théâtre nous appelle. C’est un prestidigitateur ! Théâtre éclairé, le décor du salon ; pour public toute la maisonnée, pour compère le petit Chabridon. Le magicien s’appelle Comus ou Conus, je ne sais pas ; il est très habile et très amusant. Son gendre fait le tour de la bouteille à liqueurs****.
Voici ce qu’écrit L’Artiste messin du 14 août 1862 :
Conus
Est le digne rejeton d’un illustre sorcier !
Allez donc voir les prouesses de Conus, et si après vous ne croyez pas à sa puissance surnaturelle, Thomas, nous l’affirmons, était, en comparaison, un petit garçon en fait d’incrédulité.
Louis Delallier
*Philippe Talon (1807-1878) est originaire d’Alès et confiseur de son état. Tous les chemins menant à Rome, il se reconvertit dans la prestidigitation. Pour ce tour-là, il s’est inspiré de la magie chinoise.
** Nicolas-Philippe Ledru, alias Comus, décédé en 1820, était le grand-père d’Alexandre Ledru-Rollin. Il a été professeur de physique des enfants de France sous Louis XV d’après ce qu’en dit Le XIXe siècle du 12 décembre 1890.
***Robert-Houdin explique ce tour dans son livre Les secrets de ka prestidigitation et de la magie, comment on devient sorcier, Michel Lévy frères, Paris, 1868.
****Internet : Les magies de Circé, les femmes magiques.
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