Le cheval, animal de trait, n’est pas celui mis en vedette dans les cirques-manèges*. Son utilité est ailleurs et certainement pas dans l’affichage de classe. Le cheval qu’on donne en spectacle est celui que montent les militaires et les aristocrates, racé, sain et dressé à la perfection. Au XIXe siècle, Moulins qui abrite une caserne de cavalerie et quelques personnes bien nées pratiquant l’équitation ne manque pas de manèges. Avant ceux des soldats du quartier Villars, il en existait un depuis 1765, à l’initiative de la municipalité, pour l’instruction des jeunes recrues dans l’actuel quartier des Mariniers (la rue du Manège en rappelle la présence).
En mars 1836, un établissement privé est en chantier boulevard de Pont (actuelle avenue Théodore-de-Banville), entre la salle Mérié et l’Elysée champêtre. Ce quartier situé dans la partie haute de Moulins commence à se peupler. On constate avec satisfaction la construction de belles et vastes demeures, signe de la prospérité de la ville, tout comme ces magasins qui ouvrent au rez-de-chaussée de maisons du centre.
Dès le mois de juillet, le cirque-manège Carrère reçoit la troupe d’écuyers Vidal et Robba pour plusieurs représentations à guichets fermés. L’adresse de MM. Lazon, Lagoutte, Charles-Claude de Pons (pratiquant l’art équestre de l’ancienne école française), Robba et de Mme Robba, le pittoresque des numéros, les costumes rendent l’attraction incontournable. Le comique y a sa place dans la performance d’un cheval qui accepte d’être transporté, comme résigné, sur un brancard.
Le 1er octobre, monsieur Carrère et son associé M. Comp ouvrent une école d’équitation dont ils sont aussi les professeurs tous les jours de 6 heures à 18 heures. Les élèves sont autorisés à recevoir des leçons d’autres personnes et pourront faire entrer qui ils souhaitent dans le manège. Les deux propriétaires louent chevaux, voitures de tout genre, à l’heure ou à la journée, prennent des chevaux en pension, des voitures en remise qu’ils peuvent acheter et vendre.
Victor Vénitien, pionnier de la gymnastique moderne, s’y produit en mai 1837 pour une soirée riche en exercices de force. Un journaliste du Mémorial de l’Allier, lui aussi pionnier dans son genre, se demande pourquoi tant d’engouement pour « tout ce qui représente un caractère d’éducation mâle et guerrière ».
Le cirque Franconi y installe son personnel et son équipement en mars 1840 proposant un spectacle équestre et chevaleresque à travers les âges et les pays dont des luttes, des contredanses, de la voltige et des scènes dialoguées et comiques grâce à des chevaux dressés.
Deux ventes se déroulent au manège Carrère annonçant la cessation du commerce matériel, les 22 mai et 30 août 1842. On peut acquérir des voitures neuves ou d’occasion, une calèche, des cabriolets à quatre et deux roues, des gondoles, pataches de chasse, tilbury, voitures bourgeoises, suspendues ou non, à deux et quatre roues et autres.
Mais l’activité de divertissement n’en est pas pour autant terminée chez Carrère. Même si les informations manquent sur la programmation, on sait qu’au mois de décembre 1842, la famille Loyal, forte de ses trente-cinq artistes et vingt chevaux, s’y arrête pour présenter le fruit de son travail. C’est à cette dynastie de circassiens qu’on doit les mots « Monsieur Loyal ». Un an plus tard, la troupe Modeste est engagée.
Le 26 octobre 1845, dans la cour du manège, une vente aux enchères en plein air permet d’écouler des chevaux et voitures, harnais, selles, brides, cravaches, ressorts de tilburys, marchepieds de voitures, cercles de roues, ferraille, cuivre, fonte, roues de wagons, râteliers, cornet à piston. Elle signe la fin de l’activité du cirque-manège.
A la fin du même mois, les lieux sont occupés temporairement par l’enseigne Au Bazar à l’infini, le seul à voyager en France et qui puisse être comparé à ceux de la capitale. Pendant les heures d’ouverture de 8 heures à 17 heures et tous les jours, la clientèle peut librement circuler autour des marchandises. Elle n’aura que l’embarras du choix entre pendules, glaces, tableaux, vases à fleurs, cristaux, porcelaines, objets de fantaisie, articles de chasse, d’optique, de bureau, tapis, cannes, parapluies, ganterie, parfumerie, coutellerie, chaussures, socles et corsets pour dames, chaufferettes, chancelières, garde-feu, casquettes et chemises pour homme, couverts, etc., etc.
L’annonce de la vente de la propriété parue dans le Mémorial de l’Allier du 18 juin 1854 donne des indications sur sa composition : maison d’habitation, écurie et cours, vaste manège et autres dépendances.
Un article curieux paru le 15 décembre 1837 dans le Mémorial et repris par quelques journaux non bourbonnais relate un terrible fait divers. Il y est question des ours du cirque Carrère vus combattre dans l’établissement et parcourir les rues. Entre le Mayet-d’Ecole et Gannat (à une cinquantaine de km au sud de Moulins), l’un des animaux se dégage de sa muselière et prend la poudre d’escampette. Avant de se diriger vers la forêt, il n’aurait « fait qu’une bouchée » de deux enfants. La presse encourage vivement à punir très sévèrement les responsables de ce drame et à interdire ce genre d’exhibition immorale et dangereuse .
Louis Delallier
*Construction circulaire conçue pour les exercices équestres et l’organisation de spectacles devant un public.
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