Voyages aériens par J. Glaisher, Camille Flammarion, W. de Fonvielle - illustration d'après un croquis d'Albert Tissandier - Paris, Hachette, 1870
La conquête de l’air n’est pas qu’une affaire d’hommes même si les annales journalistiques sont parcimonieuses sur les exploits féminins avérés dès le début du XIXe siècle. Les pionnières qui s’élancent dans les airs au risque de leur vie n’ont rien à envier à leurs collègues masculins dans l’audace et la maîtrise des machines à leur disposition. Elles y ajoutent la volonté de sortir du chemin social tout tracé qui leur est imposé. Pour se faire une place, elles doivent satisfaire le public, bien en sécurité sur terre, qui apprécie de trembler pour elles et demande toujours plus de sensationnel.
Mme Lartet bénéficie de son mariage avec François Lartet, aéronaute et entrepreneur de spectacles, qui lui apporte une légitimité, comme il était de rigueur alors, pour pratiquer une telle activité. Une femme ne pouvait, la plupart du temps, qu’emboîter les pas d’un père, un frère, un oncle ou un mari.
En décembre 1842 à la Réole en Gironde, Mme Lartet s’envole dans des conditions de sécurité jugées rudimentaires avec un ballon gonflé à l’esprit de vin (éthanol) et pas à l’hydrogène comme ses collègues et sans les habituelles soupapes de sûreté pour la descente. Le Journal de l’arrondissement de la Réole raille les paysans trop près de leur argent qui n’avaient pas voulu l’aider gratuitement à se défaire d’un arbre où elle était tombée.
Lorsqu’elle se produit à Moulins en septembre 1846 tout auréolée de ses nombreux vols, elle y prend ses quartiers plusieurs jours avant l’ascension prévue le dimanche 30 août à 16 heures. La préparation du ballon, un spectacle en soi, se déroulera dans un vaste local où la population est invitée à se rendre. L’élévation aura lieu depuis la cour du gymnase de la rue de Paris dirigé par M. Beauchamp.
Le vent contrarie le programme de Mme Lartet qui reporte son exhibition au mercredi suivant à 17h 30. Mais ce n’est que le dimanche 6 septembre qu’elle tente son décollage. Les spectateurs avides de sensations fortes ne sont pas déçus lorsque que le ballon se déchire complètement après s’être accroché dans un appareil du gymnase. On leur reconnaît toutefois une certaine compréhension face à ce nouveau contre-temps. Une souscription aurait été lancée afin de laisser le temps à une Mme Lartet très demandée en France de ne pas repartir sur un échec.
Enfin, le 9 à 17 heures, l’appareil réparé s’élève devant un nombre restreint de personnes car aucune annonce n’avait été faite dans la crainte de nouveaux incidents. Les ballons d’essai avaient été repérés par les habitants des « bas quartiers » qui ont pu suivre eux-aussi l’évolution de l’aéronaute au-dessus de la ville durant quelques minutes. La descente s’amorce à la hauteur de la place aux Foires (Jean-Moulin actuelle) et se termine en douceur à l’intersection des rues populaires du Manège et des Pêcheurs.
Depuis ses débuts, elle a multiplié ses démonstrations avec plus ou moins de réussite et beaucoup de prise de risque. En janvier 1843 à Tonneins dans le Lot-et-Garonne, elle finit dans la Garonne avant d’être repéchée par Hippolyte Marabail qui fait preuve d’un courage inouï. Cinq bateliers se mettent en danger pour la sortir du fleuve à Toulouse un an plus tard. Elle raconte elle-même son accident : « Lorsque j’ai vu que je tombais dans le fleuve, je me suis accrochée aux cordes pour ne pas perdre un point d’appui. Arrivée dans la Garonne, j’ai tâché de saisir les cerceaux qui auraient pu m’aider à me soutenir à la surface de l’eau, vain espoir ! le vent entraînait le ballon, j’étais emportée moi-même, et j’étais un peu inquiète quand je me suis aperçue que je commençais à boire de l’eau ». Il se passe à peine un mois que la revoilà cette fois dans le Lot, à Cahors, tirée de ce mauvais pas par des pêcheurs en barque. Après quelques soins, elle préfère marcher que d’accepter d’être reconduite en ville en voiture. Le Coureur des spectacles qui relate cette énième aventure l’enjoint à plus de prudence et de mesure.
Peine perdue, le spectacle doit continuer quoi qu’il en coûte !
Au mois de juillet à Pau, elle s’élève sous les yeux de 8 000 personnes massées sur les terrasses, aux fenêtres et sur les toits de la place Henri-IV. Le vent la dirige vers le Gave. Pour l’éviter, elle jette son grappin dans les arbres du parc. Ce sont des militaires qui viennent à son secours, mais, n’ayant pas trouvé d’échelles assez hautes, ils doivent grimper dans des branches plus ou moins solides pour la rejoindre dans le hêtre où elle s’est empêtrée. En février 1845, elle prend le départ depuis les arènes de Nîmes malgré une large déchirure dans la toile de son ballon. Les turbulences de l’air, le gaz qui s’échappe trop la commande incontrôlable jusqu’à ce qu’un chef de bureau à l’Académie parvienne à saisir la corde qu’elle avait lancée et dont elle se sert pour descendre. L’engin finit sa course huit km plus loin. Juin 1845, on lui accorde encore beaucoup de force de caractère après une baignade forcée dans le Rhône du côté d’Avignon.
En mai 1848 lors d’une élévation aux Champs-Élysées bordelais, deux procès-verbaux lui sont dressés pour absence de parachute et gonflage de son ballon avec de la paille brûlée (environ 75 kg sont nécessaires) au lieu d’hydrogène. Son mari et elle avaient écrit au préalable s’appuyant sur un arrêté du 27 novembre 1847 spécifiant que le gaz devait être utilisé dans la commune de Bordeaux pour gonfler les aérostats, mais sans spécifier le type de gaz. Elle sera relaxée par le tribunal.
En juillet 1849, elle effectue sa 107e ascension et s’écrase dans un cimetière sous le regard paniqué de l’assistance. Elle se relève indemne. La 109e lui apporte, un an plus tard, une chute dans le canal Saint-Félix à Nantes.
En octobre 1851, pour sa 113e montée, elle utilise un ballon d’un nouveau modèle de forme originale et élégante, de proportions gigantesques, et doté d’un ventilateur, accessoire inédit, qu’elle fait décoller de sa propriété de Caudéran près de Bordeaux.
La 114e démonstration de son savoir-faire a lieu le 7 décembre par beau temps. Après une distance de trois km, elle atterrit dans un champ, effrayant les deux jeunes bergères à qui elle demandait de s’accrocher à l’ancre qu’elle venait de lancer.
Malgré les réserves de la presse sur le danger de mort partie intégrante de ces spectacles, la surenchère est de mise pour maintenir le public en haleine. Une consœur de Mme Lartet, Mme Louise Poitevin, innove en s’élevant juchée sur un cheval, puis un taureau. Cette soif de reconnaissance, d’applaudissements et de gains font parfois perdre de vue les précautions élémentaires de sécurité. Et si des conditions météorologiques s’en mêlent, l’accident mortel peut être au bout du vol**.
La presse régionale publie des descriptions de ces événements extraordinaires. Celles du Mémorial bordelais des 2 et 5 octobre 1847 nous éclairent sur l’un de ceux ayant lieu dans les environs de Bordeaux où plusieurs établissements se consacrent au divertissement équestre, aéronautique, musical, etc. : Hippodrome ou cirque Montpensier, Plaisance, Champs-Élysées. Il y est question de flots de poussière, d’omnibus qui se croisent, de folles toilettes, d’un ciel tapissé de ballons chaque dimanche. On découvre que les aéronautes, dont Mme Lartet et Mlle Clémence Briard, célèbre écuyère, M. Mayer et M. Sénépa, l’amuseur, se confrontent, l’un de ces messieurs tentant de toucher les ballons* de l’autre avec des pétards. Chacun a ses supporters. On décerne à Mme Lartet le « mérite de la palme » pour un ballon qui monte bien droit, s’immobilise quelques instants avant de redescendre lentement et majestueusement. Ce dimanche-là, ses collègues femmes n’auront pas eu la même réussite car elles terminent leur vol à peine commencé dans un vignoble à l’arrière des bâtiments du cirque-Montpensier. M. Sénépa séduit les amateurs avec ses baudruches en forme de cheval, d’âne, poisson, voire de personnages comme Don Quichotte qu’il envoie dans les airs à grande vitesse d’où elles retombent n’importe où. Le souci de la mise en scène est bien présent quel que soit l’endroit et l’année de la manifestation comme l’accompagnement musical, les exercices au trapèze sous les nacelles, l’illumination des aérostats, le lâcher de parachutes, le lancer de fleurs, de rubans et de feux d’artifice au mépris du danger d’incendie. Il arrive que la compagnie d’un ours soit au programme ou encore que soient embarqués douze convives autour d’une table...
Mlle Lartet fait partie de ces jeunes femmes qui parviennent à entreprendre et faire durer leur carrière grâce à leur solide non-conformisme, leur audace tant physique que morale et l’engouement du public. Elle forme à Plaisance quelques jeunes personnes tentées par cette vie d’artiste et prêtes à presque tout pour obtenir le succès dans les airs.
Les Lartet ont longtemps habité Caudéran, aujourd’hui dans la banlieue de Bordeaux. Ils y vendent leur propriété en mai 1860. Après cette date, la presse ne parle plus de leurs exploits. Mme Lartet (son prénom n’est jamais cité et elle signe « femme Lartet » lorsqu’elle écrit aux journaux) serait Nantaise et François Lartet serait originaire de Cahors.
Pour conclure ce sujet en prenant aussi de la hauteur, voici l’idée d’un aéronaute qui annonce en 1837 avoir conçu en vingt ans de réflexions un projet pour extraire les élites de chaque peuple civilisé de cette terre trop vieille et usée. Il suffirait de fabriquer cinq à six cent mille ballons destinés à soutenir en l’air un plateau de bois grand comme le département de la Seine, recouvert de terre végétale, où serait bâtie une ville. Cette cité resplendissante de lumières se déplacerait au gré des saisons et des besoins pour les cultures. Faire la pluie et le beau temps, un vieux rêve !
Louis Delallier
*Ce sont des ballons gonflés à l’hydrogène faits de vessies de veau ou de bœuf imprégnées d’huile de lin. Certains ont vêtements et figure humaine. Leur arrivée sur le sol peut provoquer de l’effroi parmi la population rurale qui parfois croit au diable descendu sur terre avant de constater avec soulagement qu’il n’en est rien. Moriani Sénépa, d’origine romaine, en est l’inventeur et le fabricant. En 1828, il publie à Lyon une annonce pour la vente de ces fameux produits et la dispense de cours sur un nouveau procédé de gonflage sans le secours du feu.
**En juillet 1853, François Lartet, plutôt que d’effectuer lui-même une ascension qu’il juge dangereuse, convainc une jeune orpheline très modeste ou la fille d’un jardinier (les informations se contredisent), Emma Verdier, de prendre sa place dans la Cité bordelaise en lui laissant entrevoir un gain financier intéressant. Elle aurait commencé sa carrière en 1847 en travaillant pour l’établissement des Champs-Élysées à Bordeaux. La jeune femme fait une chute mortelle. François Lartet sera condamné pour négligence et tromperie à trois mois de prison, 50 francs d’amende et 500 francs de dommages et intérêts à la partie civile.
/image%2F0437758%2F20261004%2Fob_cd3df7_voyages-aeriens-par-j-glaisher-cami.png)