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Le grenier de mon Moulins

Histoire de Moulins (Allier) et anecdotes anciennes

Montreurs d’ours en Bourbonnais

Publié le 31 Mai 2026 par Louisdelallier in Faits divers

Officiel international des cartes postales Neudin 1983

Officiel international des cartes postales Neudin 1983

Ils sont cinq à être jugés en correctionnelle à Moulins ce vendredi 27 novembre 1885 : Giocan Marencovitch, Georges Jovanovits, Giovan Giovanovich, Georges Stancovich et Georges Jivanowitz*. Tous les cinq sont des émigrés de Bosnie. Et s’ils en sont arrivés là, ça n’est pas par hasard.

Ils font partie d’un groupe de trente-cinq personnes dont trente femmes, enfants et adolescents arrivés dans l’Allier le mois précédent. Installés dans un campement sur la route de Saint-Gérand-le-Puy entre Lapalisse et Périgny, ils se rendent à Lapalisse le jeudi 12, jour de foire, et commencent à faire parler d’eux. Ils sont accompagnés d’ours et de singes et indisposent les personnes qu’ils croisent par leur insistance à quémander de l’argent. La recette de la journée ne leur suffisant pas, ils décident d’attendre la nuit pour trouver meilleure fortune. Vers minuit, un coquetier de Saint-Gérand revenant de la foire avec sa femme dans leur voiture chargée de marchandises se retrouve confronté à quelques-uns qui le menacent. Il parvient à s’enfuir et à prévenir le domaine voisin d’où il repart aussitôt accompagné de plusieurs hommes armés de fourches, bâtons et fusils. Les gendarmes de Lapalisse alertés parviennent à faire déguerpir non sans peine les importuns.

Le mardi suivant, les mêmes se regroupent à Coulanges (tout près de la Saône-et-Loire) où, dès le lendemain, ils « visitent » le bourg avec leur sept ours et leurs singes dans le but de solliciter la générosité des passants. Arrivés à l’école dont le directeur Claude Diant leur refuse l’accès, ils réussissent à y faire entrer les animaux tout en annonçant que seront dévorés ceux qui ne donneront pas d’argent. Panique générale ! les enfants s’enfuient.

Les bohémiens s’éloignent alors de cinq-cents mètres du bourg jusqu’à un champ au bord de la route de Digoin où ils dressent leurs tentes. Ils occupent également un autre champ où ils laissent paître leurs chevaux et leur âne malgré les protestations légèrement craintives des propriétaires. Les ours, quant à eux, sont plus ou moins attachés à une haie sans muselière, ce qui contrarie les habitants. Ensuite, comme il faut du bois pour le feu, palissades, haies sont mises à contribution.

Le jeudi, les occupants indésirables font non seulement la sourde-oreille quand l’adjoint au maire les exhorte à aller voir ailleurs, mais reprennent leurs quêtes comminatoires. La gendarmerie de Dompierre, mise au fait des désordres à Coulanges, arrive sur place pour découvrir des hommes éméchés dansant bruyamment (la recette a été bonne) qu’ils arrêtent aussitôt. Les animaux seront gardés par deux hommes du village.

Le 25 novembre, un mercredi, femmes et enfants rejoignent, par leurs propres moyens, Saint-Bonnet à Yzeure avant de se rendre à Moulins où sont enfermés à la prison, autrement nommée la Mal-Coiffée, les pères et maris. Les gendarmes du secteur interviennent à leur tour pour exiger des femmes qu’elles lèvent le camp et n’hésitent pas à ôter les piquets des tentes avant de les conduire sur la route de Lusigny. On note qu’il manque trois ours. Les autres sont affamés et grognent de façon inquiétante. Les épouses se plaignent d’être sans ressources et affirment que les ours pourraient s’en prendre aux humains qu’ils rencontreront. Le capitaine des gendarmes reste insensible et préparent leur expulsion.

Le jour de l’audience, voyant passer les prévenus (de solides gaillards aux cheveux noirs bouclés tombant sur les épaules précise le Petit Libéral de Vichy-Cusset du 29 novembre 1885), elles crient, exposent leur détresse de devoir assumer seules la vie quotidienne. Le procès se déroule sans heurt. Les accusés reconnaissent la mendicité, mais pas les menaces et expliquent que le bois n’a été volé que pour réchauffer les enfants grâce à un bon feu. Le receveur-buraliste de Coulanges, témoin, raconte qu’un bohémien s’est présenté chez lui pour obtenir un cigare qu’il a payé avec des pas de danses de ses ours.

Maîtres Guy-Coquille et Montillier demandent l’acquittement. Le procureur réclame une peine légère et suffisante pour les expulser du territoire. Chacun écope de six jours de prison pour le bris de clôture, seul méfait retenu contre eux. Les cris retentissent à nouveau à leur sortie du tribunal bien surveillée par la maréchaussée.

Le jeudi 3 décembre, à midi, les femmes attendent devant la prison, détendues. L’une fume, l’autre allaite, une autre roule une cigarette. Des curieux nombreux les questionnent sur leur pays. Elles peuvent exprimer les difficultés qui les ont tous poussés à quitter leur pays : tout a été brûlé chez eux, ils ont tout perdu. Lorsqu’on s’étonne qu’ils aient fait autant de chemin, la réponse est claire : c’est en France qu’ils ont été le mieux reçus. Les épouses rassurent leurs interlocuteurs sur la quiétude de leurs ours qui ont été apprivoisés tout petits et n’ont jamais fait de mal. Les hommes libérés ont remis leurs ballots aux femmes sans se préoccuper de la charge qu’elles auraient à supporter.

En septembre de l’année suivante, à Saint-Germain-de-Salles, Charroux et Jenzat, plus à l’ouest du département, on déplore des dégâts dans les vignes et les prairies où s’ébattent des ours en liberté la plupart du temps. A nouveau les gendarmes, ceux des brigades de Chantelle, Escurolles et Gannat cette fois, sont mis à contribution pour les contraindre à gagner le Puy-de-Dôme en application d’un arrêté préfectoral.

Le Mémorial de la Loire et de la Haute-Loire du 26 juin 1884 délivre une information sur les conditions d’exploitation des ours obtenue d’une exilée de Bohême, montreuse d’ours. Les animaux sont affermés après le versement de 1 000 francs pour chacun. Tous les ans, il est nécessaire de retourner au pays pour s’acquitter de la location de 150 francs annuels auprès du propriétaire qui vit dans un grand château. Celui-ci élève ours et singes pour les proposer à ses compatriotes dont il profite des souhaits d’une vie meilleure loin de chez eux.

 

Louis Delallier

* Grâce aux noms de ces bohémiens, il est possible de retrouver des actes d’état civil à travers toute la France dont ceux de :

Mittra-Georges Stancovich, né en juin 1872 à Chevrières (Oise) sous une tente, fils de Georges Stancovich, 32 ans, montreur d’ours, sans domicile fixe et de Marie, son épouse, 25 ans, originaires de la Turquie d’Asie. Peut-être s’agit-il d’une des familles ci-dessus.

Anna Stancovich, née en juin 1884 à Mirepeix (Basses-Pyrénées) dans la maison Lavigne, fille de Georges Stancovich, 26 ans, montreur d’ours, de passage, sans domicile fixe et de Rose Estephanovich, 30 ans.

Georges-Pierre Stancovich, né en janvier 1886 à Brignais (Rhône) sur la route départementale de Villefranche à Rive-de-Gier, fils de Georges Stancovich, 27 ans, montreur d’ours de passage et de Rose Estephanovich, sans domicile fixe, 31 ans, épouse.

Meddaï Giovanowich, né en juin 1885 à Saint-Céré (Lot) lieu-dit Rouillon, dans l’auberge Bernard Marcilhac, fils de Giovan montreur d’ours, 41 ans et de Staïna, épouse, originaires de Bruska en Bosnie de passage à Saint-Céré.

Peut-être faisaient-ils partie de la caravane ayant défrayé la chronique bourbonnaise.

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A
Merci<br /> Merci pour tous vos articles.<br /> Logtemps absent de commentaires (pourtant je vous lis à chaque fois avec intérêt) j'apprécie beaucoup " vos monteurs d'ours" article ô combien révélateur du manque de tolérance pour les personnes qui ne rentrent pas dans les critères sociaux.<br /> Pour info : quittant Franchesse pour trouver nouvelle thebaide à Cosne-d'Allier<br /> Bien à vous<br /> Alexandre Cornieux
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D
Bonjour !<br /> <br /> C'est un plaisir de recevoir des nouvelles d'un "vieux" et fidèle lecteur. J'espère que Cosne vous intéressera autant que Franchesse et que vous y trouverez matière à écrire de nouveaux articles.<br /> Bien cordialement,<br /> LdL