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Le grenier de mon Moulins

Histoire de Moulins (Allier) et anecdotes anciennes

Le bagne au bout du chemin

Publié le 10 Mai 2026 par Louisdelallier in Faits divers

Le Centre illustré du 11 juillet 1886

Le Centre illustré du 11 juillet 1886

Le 6 décembre 1886, trois Moulinois embarquent sur le Fontenoy en direction de la Nouvelle-Calédonie. Mais il ne s’agit pas pour eux d’aller tenter leur chance sous d’autres cieux. Là-bas, le bagne les attend. Aucun d’entre eux n’en reviendra.

Retour sur l’année précédente.

Moulins et ses proches environs sont parcourus par des voleurs qui font leur marché au hasard des opportunités rencontrées. L’hiver 1885/86 leur procure une belle et hétéroclite récolte. En novembre, ils font main basse sur des boissons en quantité dans la propriété Col. Et ils n’attendent pas Noël pour s’offrir quelques cadeaux aux Champins. Ils s’emparent par effraction, dans la maison de campagne de M. T, d’une hache et s’en servent d’ouvre-porte chez M. L où ils font provision de pardessus en échange de leurs hardes et vident quelques bouteilles, puis chez M. B., après avoir bu encore un peu, ils dérobent ses vêtements et cassent vaisselle, pendules, objets d’art autant que faire se peut.

Dès le début de l’année suivante, les Champins sont à nouveau victimes de leur convoitise. Chez Georges Moulin, négociant, des morceaux de savon, des serviettes, des torchons marqués M. D., un châle à damier vert, deux blouses, des vestons en drap et en coutil, un chapeau de femme, cinq pantalons, une jaquette, un carrelet et autres objets sont dérobés. Chez Boussac, également commerçant, disparaissent une carabine, un fusil, sept paires de souliers, six pantalons dont un de treillis portant le matricule 3405 du 139e régiment de ligne, des vestons en coutil et en drap, une clef anglaise et des bouteilles de liqueurs. Ils s’en prennent aussi aux maisons Bonnet rue de Decize, Guillaumet, Sorrel, Defrétières, Décharnes, Neury (boissons fines). La bande essaie même de voler de la poudre directement à la poudrière. Ils entrent encore chez Bouchard, puis chez Boîtier où une brouette les tente !

Ces méfaits durent jusqu’à Pâques qui tombe le 25 avril. Cette nuit-là, des vols sont commis à la Madeleine, au Cours de Bercy, à Neuvy, Yzeure chez Franconnin, Meusy et Col, tous dans le commerce, sans doute plus susceptibles de conserver des valeurs chez eux. Tout y passe : lapins, poules, liqueurs, linges et autres choses pouvant se revendre. Neuvy et Bressolles ont aussi fait partie de leurs tournées où l’effraction et l’escalade étaient leurs principales méthodes pour gagner leur vie.

Ces audacieux travailleurs de nuit ne se doutent pas qu’on les surveille de près depuis quelque temps. En effet, le commissaire Eugène Trouvelot diligente une perquisition chez François Deguingand dès le lendemain de Pâques. Les agents de police Tint, Passet et Michelon découvrent, sans surprise, du linge, des scies, des poules, des pommes de terre, des liqueurs, la brouette, etc. Le journalier mis devant le fait accompli passe aux aveux. Ses complices sont Pierre Belin, serrurier, Antoine Berge, maçon, Antoine Grandjean, journalier, Jean-Marie Chassery, tailleur de pierres, et Jean Dénier, journalier. Ce dernier se défend de n’être qu’un informateur bien que receleur à ses heures. Il est remis en liberté le 1er juin, mais sera jugé avec les cinq autres.

Le procès se déroule en cour d’assises à Moulins le mardi 6 juillet. Le rôle de chaque accusé, défendu par un avocat attitré*, s’établit très clairement au fur et à mesure de l’audience. Avec cynisme, tous admettent les faits un peu comme un exploit. Dénier persiste à affirmer qu’il n’a pas participé aux cambriolages. Le commissaire donne le détail de son enquête et des renseignements défavorables sur les six récidivistes. Les victimes, appelées à leur tour à la barre, reconnaissent les objets retrouvés. Les plaidoiries commencent à 17 heures. Le procureur de la République Sevaux exige une application sévère de la loi. A 20 heures, le président ordonne la lecture des deux-cent-quarante-deux questions soumises au jury…, lequel délibère pendant trois heures. Tous seront déclarés coupables avec, toutefois, des circonstances atténuantes accordées à Berge, Chassery et Dénier. Les peines prononcées, en plus des dépens, sont les suivantes :

Deguingand et Belin, huit ans de travaux forcés et cinq ans d’interdiction de séjour - Grandjean, cinq ans de travaux forcés et autant d’interdiction de séjour - Berge et Dénier, cinq ans de prison - Chassery, trois ans de prison.

La séance se termine à minuit.

Cinq des condamnés se pourvoient en appel qui sera rejeté le 5 août suivant. Jean-Marie Chassery, lui, accepte le jugement prononcé contre lui avec résignation, voire philosophie : c’est ma destinée, il faut bien qu’elle s’accomplisse. Et puis, après tout, je savais bien ce que je risquais.

Les trois relégués au bagne** de Nouvelle-Calédonie y mourront : Pierre Belin le 17 février 1890, à Thio, François Deguingand (dont le fils naît le 29 juin 1886) à Boa-Kaine près de Canala le 21 décembre 1904 et Antoine Grandjean au camp est le 19 juin 1925.

Les témoins du décès de François Deguingand sont tous les deux employés de la société Le Nickel, ce qui laisse supposer qu’il y travaillait.

 

Louis Delallier

 

* Les défenseurs sont Maître Coquille (François Deguingand), maître Beaufrand (Pierre Belin), maître Gaveile (Antoine Grandjean), maître Bouglier-Desfontaines (Antoine Berge), maître Blandin (Jean-Marie Chassery) et maître Montillier (Jean Dénier).

** Après leurs travaux forcés, les bagnards doivent doubler leur peine dans des fermes pénitentiaires et, une fois libérés, obtiennent sur place une terre en concession pénale.

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