Le Casino du Dauphin* dont il est question dans la presse locale depuis 1889 au moins (voir mon article à son sujet et sur la Rotonde située au jardin de la gare) est établi cours Jean-Jaurès à Moulins.
Familièrement nommé Le Bodard du nom de son chef d’orchestre, sa gestion en est reprise par son épouse, Madeleine, en 1892**. Gilbert, ancien limonadier, et Madeleine en ont fait un lieu de divertissement très fréquenté et pas seulement par les familles dont ils attirent la clientèle par des publicités ciblées et des spectacles adaptés. Les militaires et les jeunes gens en goguette y passent des soirées plus ou moins agitées. La respectabilité des lieux reste fluctuante.
Quelques incidents sérieux suscitent l’intérêt des journalistes qui en rendent compte. Le 24 avril 1889, par exemple, vers 22 heures, madame Bodard doit faire preuve d’autorité pour contenir des sous-officiers du 10e chasseurs entrés avec leurs sabres frappant de toutes leurs forces sur les tables vides. Un agent de police est appelé en renfort.
Le 9 octobre, à minuit, heure de clôture, l’un des employés injurie et gifle fortement Mlle Laboreau, l’une des vedettes de la maison. Denise, pour les habitués, lui rend sa gifle. Des policiers mettent un terme à la bagarre sur le point de s’envenimer davantage.
Au cours du déjeuner des artistes, le 13 novembre, une dispute se déclenche entre deux protagonistes différents des précédents : Léon Vrysens, pianiste-accompagnateur, et Mlle Jeanne Cortada. Cette dernière met de la bonne volonté pour choquer son interlocuteur en le traitant de prussien. L’offensé qui n’est « que » belge réagit vertement en puisant dans son vocabulaire le moins châtié… En retour, il reçoit en plein visage une pièce de la vaisselle disposée sur la table. Le pharmacien Gombert qui le soigne juge la blessure sans gravité malgré les dégâts importants. Plainte est déposée.
Peut-être ces nouvelles peu engageantes se diffusent-telles dans la population, car à la fin du mois de janvier 90, la direction informe sa clientèle par voie de presse que son établissement est bien tenu, que les membres de la troupe sont très bien choisis et que la salle est comble tous les soirs. Ces arguments sont principalement destinés aux familles.
Les relations interpersonnelles ne sont pas les seules à perturber le bon fonctionnement du casino. Un soir du début du mois de mars, le matériel s’en mêle. A 22h 30, le concert est brusquement interrompu à cause d’un léger courant d’air causé par le déplacement, sur la scène, d’une chanteuse trop près de la bougie tenue par le comique. Le rideau s’enflamme. En voulant éteindre le feu avec ses collègues, l’une des artistes brûle entièrement l’arrière de sa robe. Les consommateurs et elle-même en seront quitte pour la peur. Le spectacle peut reprendre.
Samedi 7 décembre 1895, on apprend que le sous-brigadier Michelon est de service au Dauphin. Vers minuit, heure propice semble-t-il, il voit entrer un homme qu’il a appréhendé dans le passé et qui pourrait bien être l’arnaqueur qui a volé 400 francs à M. Audin, cultivateur à Meillard en déplacement à la foire de Moulins. L’agent de police attend que l’escroc termine le lait chaud qu’il a commandé et se dirige vers la sortie en même temps que lui. Là, il prétexte avoir besoin de renseignements dont il voudrait discuter au commissariat. L’autre, pas méfiant, le suit et questionné avoue son forfait.
Un jeudi de la fin février 1896, 23 heures sonnent. Des sous-officiers viennent de fêter, au café des Négociants, place d’Allier, le départ de trois camarades. Sans doute pour donner une suite vraiment festive à cette soirée d’adieux, trente-deux d’entre eux montent jusqu’au casino du Dauphin où ils s’attablent. Ils ne consomment pas, mais applaudissent exagérément. A minuit, le commissaire de police, installé parmi la clientèle pour surveiller les militaires qui avaient déjà dérangé tout le monde le mardi soir, ordonne à Mme Bodard de fermer. Tout se passe pour le mieux jusque sur le cours où ils refusent de s’en remettre aux conseils de calme du commissaire pourtant accompagné de deux agents. Ils exécutent quelques mouvements typiques de soldats et se dirigent en défilant et très énervés vers l’avenue Nationale (avenue Théodore-de-Banville). Le commissaire fait alerter la gendarmerie qui dépêche une brigade qui parvient à leur faire regagner leur casernement du quartier Villars sans esclandre supplémentaire.
Le lendemain, l’histoire est dans presque toutes les conversations. L’autorité militaire doit sévir, c’est indéniable ! le colonel du 10e chasseurs réunit ses sous-officiers et leur annonce une suspension des permissions pour trois mois, à laquelle il ajoute des punitions pour les fauteurs de trouble. Mises à part la réprimande collective et l’interdiction de retourner au café-concert du Dauphin, aucune autre sanction n’est appliquée. Le 15 mars, le général Bousson quittant Moulins lève la consigne concernant le Dauphin. On sent une certaine consternation chez les civils.
Vendredi 8 août 1902, ce sont quatre vagabonds aux poches vides qui tentent de profiter un tant soit peu du spectacle depuis la terrasse du café-concert. Pendant l’entracte, les voici qui se mettent à plaisanter de façon douteuse. Sérat, l’un des garçons de la maison, décide de les modérer. Malheureusement pour lui, il a affaire à un frappeur de métier, Charles Séquit, 18 ans, qui ne le ménage pas. Sérat se défend avec vigueur, ce qui conduit les trois autres perturbateurs à s’en mêler. Encore une fois, la police intervient. Elle arrête Séquit et René Dessogne, un brocheur parisien de 18 ans. Les deux autres couraient plus vite. En plus du tapage nocturne, des coups et blessures, les interpelés sont en possession de fausses attestations qu’ils ont fabriquées eux-mêmes y compris les cachets.
La surveillance des clients de ces cafés-concerts est un travail quotidien. Ainsi que le prévoit l’arrêté du maire de Moulins du 13 avril 1896, chaque directeur de salle doit faire venir, à ses frais, un agent de police tous les soirs à raison de 1,5 franc par soirée ne dépassant pas minuit. Ce service requiert du savoir-faire, de l’autorité et de la résilience comme on dit maintenant ainsi qu’en témoigne l’affaire jugée le 16 octobre 1903 à Moulins. A la terrasse du casino, avec une dizaine de compagnons, un plongeur dans un hôtel de la ville, Lazare Belgirard cause du tapage. L’agent de police Thévenin « de corvée » tente une médiation qui lui vaudra des coups de poings furieux dont il gardera les traces longtemps. Belgirard passera 15 jours en prison.
Vendredi 2 juin 1905, la revue locale « Tournez, moulins ! » est sur le point d’être jouée. La commère (sorte d’animatrice) est Louisa Gendrau, 24 ans. Mais le public se fait rare et les artistes décident de ne pas jouer devant des banquettes vides. C’est là qu’intervient l’agent de service qui s’adresse à Louise : « Si j’avais donné un sou à la quête que vous venez de faire, vous pouvez être sûre que je vous obligerais bien à me le rendre ». Il fait allusion à la vente du livret de la revue dans la salle. Cet achat devenu inutile fait réagir vivement certains consommateurs. Louisa, agacée, par la réaction du policier le « cambronne » sèchement, remonte sur l’estrade, frappe sur sa cuisse avec un geste égrillard et lui assène un « tiens voilà pour toi ! ». Les spectateurs s’en amusent, ravis d’en avoir un peu pour leur argent car l’agent de police est courroucé. Il portera plainte et c’est ainsi que Louisa se retrouve le vendredi 23 juin à la barre du tribunal correctionnel. Elle exprime son point de vue tranquillement, en minaudant gaiment. Son juron et le geste sur sa cuisse étaient destinés à Mme Bodard, la tenancière, qui venait l’accuser d’être la seule à ne pas vouloir jouer la revue. Puis elle affirme que l’agent s’est jeté sur elle, a lacéré sa robe avant de la brutaliser comme un vulgaire cambrioleur. Défendue par maître Blanc, elle n’est condamnée qu’à une simple amende de 16 francs. On sent qu’elle a apprécié le succès de son intervention publique.
Louis Delallier
*Le café-concert, dont la gamme s’étend de l’endroit chic au beuglant, obtient un large succès auprès du public. L’entrée en est libre à condition de consommer tout au long du spectacle. A ses débuts, il ne doit pas utiliser des costumes et des décors, ni proposer des scènes théâtralisées ou mimées pour ne pas concurrencer les théâtres. C’est un décret de 1867 qui l’autorise à élargir ses programmations qui, très rapidement, intègrent pantomimes, danses, clowneries, acrobaties, etc. Sa réputation n’est pas toujours excellente. On y fume, boit, se « rince l’œil », entend des textes dont la grivoiserie est rehaussée de mimes suggestifs. Le racolage, surveillé par la police, n’y est pas rare.
** M. Morel, probable successeur de Mme Bodard, vend l’établissement en avril 1908. Un nommé Pierre Chassagne est à sa tête en septembre 1912. Mobilisé pendant la Grande Guerre, il reprend ses activités à la fin du mois de mars 1919 et au moins jusqu’en 1922.
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