En amont du pont de fer, le mercredi 4 juin 1879, vers 13 heures est découvert le cadavre d’un homme que la police dépêchée sur place fait transporter à l’hôpital Saint-Joseph pour son autopsie par le docteur Méplain. Aucune violence n’est constatée. La mort qui remonte à une dizaine de jours est de toute évidence due à une noyade volontaire ou accidentelle.
L’homme ne portant aucun papier sur lui, le Mémorial de l’Allier du 6 juin publie une description aussi complète que possible pour aider à son identification.
Agé de 30 à 35 ans, 1,55 m environ.
Cheveux châtains bruns, un peu longs.
Front un peu découvert.
Moustache châtaine, un peu longue ; le reste de la figure sans barbe.
Visage complètement méconnaissable.
Gros et fort.
Vêtements : gilet de coton à raies blanches et bleues ; une chemise de coton à raies bleues et blanches, avec trois boutons blancs sur le devant et deux aux manches ;un gilet de laine à petites raies grises et violettes, avec deux petites poches sur les côtés, petites bordures violettes au bout des manches, petits boutons en métal ; une salopette bleue portant un morceau de fond, à gauche ; bottes neuves, talons hauts, deux rangs de chevilles, et à l’intérieur cinq clous à têtes rondes au milieu des talons, six rangs de clous à têtes rondes sous les semelles ; chaussettes en laine brune, à côtes ; un mouchoir de poche en coton, carreaux jaunes, violets et bleus. Tous ces objets sont en bon état ; un couteau de poche, manche en corne, blanc et noir, portant sur la lame : Rochias*, à Brest ; un porte-monnaie vide, en cuir noir, presque neuf, fermoir en acier ; une feuille de papier sinapisme.
Tous les objets énumérés ci-dessus, sauf le dernier, sont déposés au commissariat de police.
La presse ne reparle plus de cet homme dont personne ne s’est inquiété ouvertement de la disparition et qui restera à jamais sans identité.
Son acte de décès daté du 5 juin 1879 reprend les mêmes détails sauf ceux concernant le couteau, le porte-monnaie et la feuille de papier sinapisé. Les témoins de l’acte officiel sont Gilbert Moirat, brigadier de police, 38 ans, et Mayeul Chavanat, agent de police, 53 ans.
Les deux policiers, eux, ne sont pas des inconnus. Il est possible de trouver quelques informations à leur sujet. Mayeul est veuf de Marie Dubost et remarié à Anne Bertrand. Originaire de Souvigny comme tous ses enfants (trois nés de Marie et sept nés d’Anne), il s’y retire en 1894 et y meurt en 1910. L’originalité de sa vie tient dans les professions qu’il exerce dans sa ville natale avant de devenir agent de police à Moulins : perruquier et tailleur d’habits.
Gilbert Moirat est né à Naves en 1840 où il s’est marié avec Gilberte Chassain. Il est toujours tailleur de pierres à la naissance de sa fille en 1869, mais à Clermont-Ferrand. En février 1874, agent de la police moulinoise, il obtient le même salaire que ses collègues après en avoir formulé la demande auprès des élus. Son travail de secrétaire du commissaire lui valait jusque-là une gratification supplémentaire de 200 francs, ce qui semblait justifier un salaire moindre. Sa gratification est en conséquence ramenée à 70 francs !
Son fils Georges naît le 26 janvier à l’hôtel de ville comme il est inscrit sur son acte d’état civil. C’est là que se trouve les locaux de la police. Peut-être bénéficie-t-il d’un logement de fonction. La famille est recensée la même année, et en 1881, place de la Bibliothèque située à l’arrière de la mairie.
En octobre 1882, Gilbert fait partie du groupe des huit policiers signataires (dont Mayeul Chavanat) de la sollicitation du renouvellement des manteaux de service hors d’usage (accordé par le conseil municipal).
Alors que s’est-il passé dix ans et demi plus tard pour qu’il soit révoqué ? le Courrier de l’Allier du 3 octobre 1884 révèle que le maire, Pierre Ville, a pris cette décision sans pouvoir vraiment l’expliquer. Un autre employé nommé Michel, père de neuf enfants, a été précédemment mis à la porte lui aussi peut-être par la volonté de certains membres du conseil municipal. Le journal s’offusque de ce renvoi du plus sérieux des agents de la police locale qui part estimé de la population après quinze ans de service. Henry Tint le remplacera en janvier 1885 au poste de brigadier.
La reconversion professionnelle forcée de Gilbert le conduit dans le commerce de boissons. Il figure dans le recensement de 1886 en qualité de limonadier et habite avec femme et enfants rue Gambetta. En 1887, il est cafetier place de la Liberté et le restera jusqu’à sa mort le 15 décembre 1898.
Cet éventail de professions sans rapport les unes avec les autres montre que les critères de recrutement manquaient de rigueur quant aux compétences des futurs agents en matière de maintien de l’ordre. De plus, malgré la diversité et la complexité des tâches, aucun enseignement professionnel théorique et pratique ne suivait l’embauche de ces personnels et ce, jusqu’au début du XXe siècle.
Louis Delallier
*Un coutelier portant ce nom exerçait à Thiers, mais, semble-t-il, pas à Brest.