En juin 1853, Le Mémorial de l’Allier publie un long article sur l’état de la chapelle de l’hôpital général (rue de Paris). Ce lieu pieux est fréquenté par les pauvres accueillis dans l’établissement et des Moulinois qui se mêlent volontiers à eux. Ces fidèles, par ailleurs bien installés dans la vie, se montrent critiques sur cette construction manquée : murs très bas, peu d’espace pour accueillir tout le monde, manque de lumière en hiver à cause des petites ouvertures et insupportable chaleur en été.
Tout acquis à cette cause, Monseigneur de Dreux-Brézé s’adresse à la générosité de monseigneur Caverot, évêque de Saint-Dié, informé du projet lors d’une intervention dans la chapelle, pour donner la première pierre. Cette bonté de la part de ces personnes très estimées est considérée comme porteuse de bonheur car le plan des modifications est approuvé sans difficulté par l’administration des hospices. Dix mille francs sont nécessaires au rehaussement des murs et à l’ajout de collatéraux avec tribunes. Cependant, l’état des finances et les charges de l’évêque moulinois l’empêche, malgré son empressement, de contribuer financièrement à ce si bel ouvrage ! Peut-être la construction de l’église du Sacré-Cœur, débutée en 1844, et la restauration de la chapelle de l’hôpital Saint-Joseph en centre-ville y sont-elles pour quelque chose.
Par conséquent, l’abbé Brillaud, aumônier de l’asile depuis vingt-quatre ans, fait appel à la bonne volonté des croyants qui réunissent 4 000 francs. Mais pas question pour l’administration de commencer les travaux tant que la totalité des fonds n’est pas versée. Alors, un nouvel appel-supplique est lancé à tout un chacun, quelle que soit sa condition, pour cet « asile assuré à la vieillesse dénuée de ressources, à la veuve sans appui, à l’enfance abandonnée » qui offre à la détresse « une existence sûre, le calme et le repos d’une conscience souvent jusque-là fort agitée, des moyens puissants de salut éternel. » La participation pécuniaire prend la forme d’une cotisation qui octroie les avantages suivants avec à chaque fois une part spéciale pour chaque donateur :
Tous les samedis, messe dans la chapelle pour les vivants et tous les mois pour les morts.
Tous les jours après la messe des pauvres, le Salve Regina et le De profundis chantés par eux pour les bienfaiteurs vivants et morts.
Trois ou quatre fois par jour et à des jours particuliers, prières de fondation pour les bienfaiteurs.
Un tableau placé dans l’église et une table de marbre garderont le nom de ceux qui auront accordé au moins cinquante francs.
Les dons peuvent être effectués dans le tronc mural situé près de la grande porte de l’édifice et auprès de l’aumônier et de madame la supérieure. Les premiers à puiser dans leur tirelire, voire à la vider, sont de tous jeunes garçons et filles de l’hôpital général espérant ainsi porter bonheur à l’œuvre. Grâce à l’apport des vieillards et femmes de la maison, cinquante francs sont récoltés. Les diverses listes de souscription révèlent l’origine des dons : évêque de Rodez, comte, comtesse, prince, princesse, vicomtesse, anonymes, démunis, prêtres, notables, commerçants, etc. Une propriété de trente mille francs est offerte comme garantie hypothécaire si quelqu’un d’autre veut bien avancer à ce philanthrope six mille francs pour un an. Malgré ce bel élan, l’administration des hospices exige les dix mille francs en espèces et en une seule fois.
Et malgré le zèle remarquable de l’abbé Brillaud, certains décident d’attendre le début des travaux pour se défaire de quelque argent, ce qui s’avère contreproductif.
Le dimanche 5 février 1854, la réunion annuelle des associés de l’archiconfrérie du Très Saint et Immaculé Cœur de Marie prouve s’il le fallait encore l’exigüité, l’obscurité et le côté étouffoir de la chapelle. Les portes sont grandes ouvertes. Comme il fait assez beau, les pauvres peuvent assister à l’assemblée depuis l’extérieur, des pauvres qui auraient volontiers laissé leur place aux bienfaiteurs... Privat Brillaud, extrêmement reconnaissant, peut enfin annoncer qu’il a obtenu les dix mille francs, lesquels sont malheureusement insuffisants. Bien que comptant sur les prières pour combler la différence, il sollicite l’autorisation du préfet de l’Allier de doter une loterie d’un seul lot, son orgue personnel d’une valeur de 3 000 francs.
La vente des 1 000 billets à 3 francs et un emprunt à ses risques et périls permettent de voir le bout de ce chemin jonché d’obstacles. L’adjudication des lots des travaux d’agrandissement de la chapelle de l’hospice général est fixée au vendredi 16 juin, pour un montant de 17 157,51 francs.
Plus rien ne se mettra en travers de l’élévation du nouvel édifice dont le résultat est magnifié par le Mémorial de l’Allier dans son édition du 8 février 1855 :
Aujourd’hui, une charmante église romane s’élève, délicieux séjour, douce solitude au milieu d’un monde agité, frais oasis dans ce désert de la vie, où bien des cœurs blessés par l’injustice et le malheur, bien des âmes brisées par les erreurs ou les désenchantements, viendront chercher et trouver l’oubli de leurs maux, le calme et la paix.
Les plans de cette chapelle dédiée au Saint et Immaculé Cœur de Marie sont de l’architecte diocésain moulinois Louis Esmonnot*. On loue la simplicité et l’élégance mêlées de cette architecture néo-romane du XIIe siècle ainsi que son exécution presque parfaite malgré une certaine disproportion à cause du manque de liberté laissé au concepteur et du manque de terrain. Et on regrette l’effet disgracieux du mur, sans chevet, percé de sept fenêtres donnant sur le cours de Bercy. Sur la façade principale, trois portes ouvrent sur la nef et ses deux bas-côtés, surmontées de trois tympans en attente de sculpture. Un campanile abritant deux cloches surplombe l’entrée. A l’intérieur, on découvre des chapiteaux ornés d’entrelacs et de feuillages aux sujets empruntés aux églises de Souvigny, Bourbon et Saint-Menoux. Ils sont l’œuvre des sculpteurs moulinois Étienne Demourgues et Amédée (?) Moretti. Dans le chœur, trône un autel en pierre blanche, sculpté par Étienne Demourgues. A sa base, un bas-relief représente les quatre évangélistes, Moïse, l’Ancien et le Nouveau Testament. Le Bon Pasteur orne le tabernacle en marbre. Un peintre tout aussi talentueux, Augustin Régis, connu pour avoir décoré l’église d’Entrevaux (commande de l’Etat), l’Hôtel-Dieu à Clermont-Ferrand, démontre son art de la nuance en matière de couleurs, sa foi et son tact. Dès l’entrée, une statuette d’enfant, en livrée des pauvres de l’hôpital près d’un tronc et d’une statue de la Vierge, désigne l’un et l’autre de chaque main.
Le tirage de l’unique et gros lot de la loterie initiée par l’abbé Brillaud a lieu le dimanche 2 septembre 1855 à l’hôpital général, présidé par le maire Claude-Elphège Jourdier. Les administrateurs des hospices et une assistance nombreuse se sont empressés. L’abbé Brillaud est naturellement là. Cet évènement, somme toute fort bref, intervient entre les deux parties du concert donné dans la cour par les montagnards pyrénéens béarnais. Après vérification rigoureuse, les 1 000 numéros des billets sont placés et mélangés dans une boîte en carton. C’est un jeune enfant, pris au hasard dans l’assemblée, qui en retire le numéro gagnant, le 769, bien montré à tous. Il appartient à Marguerite Boutillon, domestique chez Madame Charles rue des Capucins (actuelle rue Vigenère) qui peut aussitôt produire le billet acheté l’année précédente. Il n’est pas précisé si elle aura choisi l’orgue ou les 800 francs offerts en échange, même si la réponse fait peu de doute.
Louis Delallier
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