« En août, il y a certes moins de danger à dormir dans une étuve qu’à se rendre à la Madeleine ; sous le soleil, la traversée du pont Régemortes est mortelle. » Ainsi s’exprime un journaliste du Progrès de l’Allier qui relate sa rencontre sur ce même pont Régemortes, avec un ami qui, malgré l’ombrelle qu’il transporte chaque été, sue et souffle.
Sous le soleil brûlant, il en est arrivé à des réflexions censées sur la différence vestimentaire estivale entre hommes et femmes, à l’avantage de ces dernières qui ont su prendre leur liberté. Elles ont en effet abandonné corsets à baleines, corsages-cuirasses, jupes entravées, robes longues, chignons, chapeaux immenses alors que la gent masculine conserve ses habits d’un autre siècle incommodes et trop chauds. Pour parfaire sa démonstration, l’ami avance des données chiffrées : une robe et quelques effets supplémentaires atteignent environ 900 grammes, un costume dépasse quatre kilos sans compter le chapeau, les lourdes chaussures et même les vingt grammes du faux-col. A cette idée, le reporter reconnaît ruisseler encore davantage sous sa veste de drap épais.
Pourtant en ce mardi 16 août 1927, la température n’excède pas 23/24°, ce qui est frais au regard des plus de 40° relevés ces derniers jours.
Dans les journaux, la chaleur est un sujet récurrent dont on se plaint ou se félicite tour à tour, un peu comme Piget, un des personnages d’Eugène Labiche dans Vingt-neuf degrés à l’ombre, s’exclamant « Ce n’est pas pour me vanter… mais il fait joliment chaud aujourd’hui ».
Fin avril 1907, la municipalité de Moulins, souhaitant préserver la qualité de ses belles promenades ombragées jusqu’à la fin de l’été, fait creuser une sorte de cuvette autour du pied de chaque tilleul des Cours qu’il sera possible de remplir d’eau le moment venu. Cependant, le Radical de l’Allier émet quelques doutes sur l’efficacité de cette méthode mal pensée. En effet, il assure que les racines profondes de ces arbres leur permettent de ne pas souffrir de la soif, tout en précisant que la perte de leur feuillage avant l’automne provient d’un parasite, le tétranyque tisserand.
La lecture de la presse, au hasard des années, nous apprend qu’un système innovant de détection d’incendie est essayé dans la forêt de Fontainebleau, fortement éprouvée par la canicule de 1911. Au sommet de cinq pylônes hauts de vingt-cinq mètres est installé un poste d’observation relié par téléphone à la maison du conservateur. Chaque fumée suspecte est aussitôt signalée et des pompes automobiles envoyées sans délai supplémentaire. Au cours de l’été 1914, plusieurs feux ont été rapidement circonscrits grâce à ce système qu’on souhaite voir répandu partout en France.
L’été 1911 en question restera longtemps dans les mémoires comme terriblement meurtrier. Pendant presque deux mois et demi, notre pays (et il n’est pas le seul) subit une intense vague de chaleur et une sécheresse extrême. A Paris, la température atteint 35 à 40° à l’ombre. Le titre du Petit Parisien du 30 juillet déplore qu’ « On meurt à Paris, c’est un véritable fléau ». On comptabilisera quelque 40 000 décès dont trois-quarts de jeunes enfants : plus de 10 000 en juillet et plus de 20 000 en août et septembre avec pour cause principale la dysenterie.
Le Courrier de l’Allier entretient ses lecteurs de ce sujet brûlant dans les deux sens du terme. On pointe du doigt les deux comètes Kiess et de Brooks qui provoqueraient cet océan de chaleur. Le 29 juillet à Moulins, sont relevés 35,2° et 21 ° la nuit - le 9 août, 24° à 7 heures, 35° à l’ombre. Un thermomètre placé en plein soleil enregistre 59° ! et les nuits sont pesantes. Il est rappelé les 41° à Poitiers du 24 juillet 1870 avec la crainte de ne plus être si éloigné de cette éventualité effrayante. On s’inquiète pour la qualité et la quantité des récoltes. A Montluçon, des ménagères font des malaises au marché, des ouvriers sont contraints de quitter leur poste de travail avant l’heure. La consultation aujourd’hui des registres d’état civil moulinois est révélatrice des dégâts humains engendrés : 169 décès entre le 1er juillet et la mi-septembre contre 95 en 1909, 85 en 1910, 78 en 1912 et 90 en 1913. Dans l’Allier, des orages en fin de mois d’août auront raison de ce trop-plein de chaud.
Dans le domaine des responsabilités, L’Echo rochelais du 16 août 1911 reprend un article de l’Echo de Paris de Franc-Nohain. Ce journaliste bien connu fait part de ses observations qui pourraient être reprises mot pour mot en 2026 (et encore, nous, nous avions été prévenus depuis longtemps) :
« Mais prenons soin de dire également que ce qui rend cette chaleur particulièrement odieuse et intolérable, c’est que nous sommes aussi mal et aussi peu organisés que possible pour nous défendre contre elle. […] Voilà ce dont nous souffrons, presque autant que de la chaleur : c’est de la routine, c’est de l’absolue incapacité de toutes les habitudes et de tous les rouages administratifs qui nous emprisonnent, à s’adapter avec quelque ingéniosité, du moins, et quelque souplesse, à un état de choses nouveau.
Moins sérieusement, voici une recette pour se tenir au frais, publiée en juin 1912 dans le Journal de Montluçon. Et on comprend évidemment son utilité !
Elle émane d’Hérodote, l’historien (Ca. 484-425 av. JC), qui révèle la manière de voyager des Egyptiennes par temps chaud. Elles jonchaient leur litière d’une épaisse couche d’herbes vers où elles s’allongeaient vêtues d’une tunique de lin. Avant fermeture des rideaux, elles étaient humectées d’eau froide et enroulaient à leur cou et à leurs bras deux ou trois couleuvres vivantes dressées par des marchands gaulois ou phéniciens. Et elles prenaient dans chaque main une boule de cristal de roche dont la température reste constamment en dessous de celle de l’air ambiant.
D’autres conseils, tout aussi judicieux, pour se défendre contre la chaleur, sont énumérés en août 1894 dans La Croix de l’Allier. Ils présentent le grand intérêt d’être valables à n’importe quelle époque…
A table, choisir un sujet de conversation qui jette un froid.
Se promener en plein soleil de préférence avec une personne ombrageuse.
S’assoir entre deux femmes qui chantent en duo pour se trouver dans un courant d’air.
Se rafraîchir la mémoire en jetant un coup d’œil sur ses premiers travaux écrits.
A l’ombre d’un hêtre, lire une poésie pleine de fraîcheur !
Louis Delallier
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