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Le grenier de mon Moulins

Histoire de Moulins (Allier) et anecdotes anciennes

Justin Barathon, alias Crésus

Publié le 7 Juin 2026 par Louisdelallier in Portraits

Justin Barathon, alias Crésus

Moulins a eu son crésus. Souvent surnommé l’homme aux quatre-vingts domaines, c’était un personnage discret, réputé avare et pas sympathique. Son décès en avril 1905, à l'âge de 77 ans, fait l’objet d’une brève et peu flatteuse nécrologie dans la presse. Le Courrier de l’Allier rappelle son engagement affirmé et réaffirmé au maire de Moulins d’un legs de plusieurs centaines de milliers de francs à la Ville pour ses bonnes œuvres. Bien que cette générosité annoncée contredît ses tendances à la pingrerie, l’espoir était permis. Mais ce triste monsieur choisit finalement d’annuler ses testaments déposés chez un notaire par un nouvel acte en faveur de ses héritiers avec quelques dons modestes à ses domestiques. Il était fils unique, célibataire et sans enfant.

L’article se conclut ainsi : Tout le monde le regrettera, c’est de cet oubli [de doter la ville de Moulins] que nous voulons parler…

Les obsèques de Justin Barathon ont lieu en grande pompe le 27 avril au Sacré-Cœur drapé de noir. Cierges, candélabres, une bonne douzaine de prêtres, une assistance clairsemée comptant surtout une partie des héritiers potentiels sont les éléments ressortant de la cérémonie.

Une fois l’enterrement réglé, il faut identifier les bénéficiaires nombreux qui pourraient se trouver non seulement dans l’Allier à Moulins, Montluçon, Commentry, Montmarault, Chappes (village d’origine du père de Justin), Estivareilles, Hérisson, etc., mais aussi dans le Cher et la Nièvre, ainsi qu’à Saint-Nazaire et Paris. Des généalogistes parisiens viennent prêter main forte aux notaires moulinois pour établir l’arbre familial.

Les collatéraux de Loire-Atlantique font l’objet d’un article dans la Démocratie de l’Ouest du 11 mai 1905. Bien qu’impossible, il s’agirait de neveux, les Guimaron. Un veuf d’une soixantaine d’années, gardien à la morgue de Saint-Nazaire, et sa fille, un peintre de la compagnie générale transatlantique, et une blanchisseuse tirent sans attendre des plans sur la comète* qui vont se heurter à la cruelle logique généalogique. De plus, leurs souvenirs ne cadrent pas tout à fait avec la réalité. Justin serait le fils naturel que son père, artiste-peintre de talent, aurait eu de sa maîtresse américaine. Les détails donnés paraissent précis, mais comportent des erreurs : le grand-père de Justin n’était pas menuisier, mais propriétaire ; il est mort à Chappes et pas à Noirmoutier. Son père légitime, originaire de Chappes, ne se prénommait pas Justin, mais Antoine ; il était marié à une Moulinoise, Elisabeth Bouillet ; et il était marchand de bois. Justin n’a quitté le Bourbonnais que le temps de suivre des études de droit.

Le 20 mai, les scellés sont levés par le juge de paix, M. Dailheu, en présence des héritiers, des notaires et de M. Gueston, l’homme de confiance de Justin Barathon, autorisé à assister à l’inventaire par le tribunal civil. Est découvert dans une boîte à bougies un projet de testament de 1885 en faveur de la ville de Moulins à la condition qu’elle bâtisse un asile pour les vieillards indigents nommé « Fondation Barathon ». La quarantaine d’héritiers sur place éprouve une forte inquiétude, aussitôt dissipée car le papier n’a pas de valeur. Trois autres écrits allant dans le même sens, non signés, sont trouvés. Ils n’attestent que de la volonté temporaire du mort à faire preuve de compassion envers les démunis. Quoi qu’il en soit, le seul document valable est bien le dernier enregistré par son notaire léguant sa fortune à ses cousins issus de germains.

Beaucoup de paperasse et de saleté chez Barathon, c’est l’impression qui prévaut. L’inventaire terminé, la vente mobilière se déroule les lundi 10, mardi 11 juillet et jours suivants, place d’Allier, sous la direction d’Henri Malochet, commissaire-priseur installé 27 rue des Couteliers, :   

Lits, literie, commodes, armoires, coffres, tables de nuit, secrétaires, horloges, sièges divers, buffets, tables rondes et carrées, draps, linge, garde-robe, plusieurs pièces de toile neuve, vaisselle, batterie de cuisine en cuivre et autres ustensiles de ménage, cuisinière. Brouette, bois de brûle, foin, paille, orge, grenadiers, lauriers, etc., et grande quantité d’autres objets.

Objets anciens : glaces, armoires, bureau, fauteuil, horloge, pendules, gravures, faïences, bibelots, argenterie, bijoux, etc.

On parle d’une sorte de brocante d’où émergent quelques « perles », telles une huitaine d’assiettes (163 francs, soit 828 euros), une horloge et un sautoir, et on suppose que tous ces biens proviennent des parents de Justin Barathon qui n’a pas dû acheter grand-chose au cours de sa vie.

La vente immobilière du vendredi 22 septembre dans le grand salon de l’hôtel de ville est d’un tout autre ordre. En effet, l’annonce détaille l’étendue de la fortune foncière amassée :

A Moulins, pas moins de cinq maisons, rue Jean-Bart - rue Régemortes/rue Jean-Bart - avenue d’Orvilliers/impasse de la Poudrière - place Achille-Roche et place d’Allier. A celles-là, s’ajoutent le vignoble des Echiffres à Nomazy, le Petit-Beauregard à Saint-Bonnet (Yzeure), le domaine des Cochats et la Tuilerie de Marcellange également à Yzeure, la terre des Claviers à cheval sur Yzeure, Chézy et Lusigny, la locaterie de Chante-Alouette et la terre de Tirremanche à Chevagnes, le domaine de Ferrandière, le domaine de Champerouse, la locaterie de la Couarde et de la Rivière, le domaine de Fenoir à Buxières-les-Mines, le domaine de Barachy à Vieure, les domaines des Denizons à Tortezais, la propriété des Châtres à Chavenon, le domaine de Laprost à Chappes, le domaine de la Verzelle à Bézenet, Saint-Bonnet-de-Four et Louroux-de-Beaune, la locaterie des Loges Marset dans le canton de Montmarault et (enfin !) le domaine des Poissons à Dornes et Saint-Parize-en-Viry dans la Nièvre. Maître de Tulle, notaire à Moulins, est dépositaire du cahier des charges, des plans et titres ainsi que maîtres Sarazin, Croizier, Bonnet, Advenier, Vaudelin et Sabatier, tous notaires à Moulins. Alphonse Besson, géomètre-expert, apporte son concours.

En plus des héritiers presque au complet, cette vente exceptionnelle réunit plusieurs centaines de curieux, avides de savoir qui achète quoi et à quel prix. Ils seront amplement satisfaits car « l’écoulement de tout le stock » nécessite deux séances qui occupent une bonne partie de la journée. Le « gros lot », à savoir la propriété des Claviers, est décroché par l’ancien maire de Lusigny, le notaire François Battu pour 197 500 francs (soit 1 003 600 euros d’après le convertisseur de l’Insee). Parmi les acquéreurs, figurent M. Fournier, madame Arcil et monsieur Capelin, monsieur de Soultrait, messieurs Bernheim frères, marchands de biens, mesdames Carpentier et Lemeunier, M. Bourgougnon, M. Meunier, juge de paix à Bourbon-l’Archambault. Monsieur Foglia, héritier, acquiert les deux maisons de la rue Jean-Bart, M. Fudez, autre héritier, obtient la maison de la rue Régemortes, M. Malgras celle de l’impasse de la Poudrière, Jean Héritier dit Forézien, maréchal-ferrant, celle de la place Achille-Roche, M. Léveillé, commerçant celle de la place d’Allier. Max Chesneau (voir mon article à son sujet) achète le vignoble de Nomazy dont l’usufruit a été laissé par testament à M. Lacombe, domestique de Justin Barathon. L’encaissement total est de 1 023 000 francs que se partageront, en plus du résultat de la vente mobilière et après prélèvement des 15% revenant à l’Etat, trente-neuf personnes dont vingt-cinq de la branche maternelle.

Tant d’argent aiguisant les appétits, Ferdinand Gueston, ancien homme d’affaires de Justin Bartahon, n’échappe pas à la règle. Il intente en octobre un procès aux administrateurs de la succession pour obtenir 15 000 francs à lui dus pour services rendus du vivant de son employeur. Sa demande, jugée exorbitante et devant être adressée aux héritiers, est rejetée. Il apparaît également qu’il a bien reçu des gratifications lorsqu’il exerçait.

En décembre, une 26e personne prend place dans la cohorte d’ayants droit de la lignée maternelle, Mme Madeleine Vacheron, épouse de M. Audiat, représentant de commerce à Paris. Les quatorze recevront en février chacun 43 000 francs et les vingt-six chacun 23 000 francs.

Pendant le déroulé des affaires, un évènement curieux s’est produit le 7 août aux Champins chez M. Auzelle, ancien tailleur, qui s’était absenté pour un dîner de baptême chez son fils à Nomazy. Il aurait été dérobé, à son domicile, 1 100 francs en billets et des récépissés de dépôts de titres effectués par lui-même dans plusieurs banques moulinoises. Le commissaire de police dépêché sur place ne constate aucune effraction sauf sur un secrétaire où était conservé le tout. Le Courrier de l’Allier raconte qu’une vieille cuisinière de feu Justin Barathon qui aurait touché en une fois les gages de ses cinquante années de service aurait pu revenir récupérer son argent chez celui qui l’avait un temps hébergée. Le Radical de l’Allier, lui, ne mentionne qu’une vieille tante de 87 ans sans lien avec Barathon qui aurait agi de même. 

 

Louis Delallier

 

*"Ne plus travailler, acheter un cheval et une voiture pour ne plus avoir à marcher, donner aux enfants et petits-enfants". Beaucoup de bon sens et d'espoir d’une vie meilleure !

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