Quatre-vingts artistes les plus en vogue, quinze clowns, trente chevaux, voilà la composition annoncée du cirque Germain, l’un des plus importants à voyager, qui prend ses quartiers quelques jours à Moulins, place aux Foires (actuelle place Jean-Moulin). Le montage des écuries commence le jeudi 6 juillet 1899 ; pour les planches, la direction a fait appel à un charpentier de la ville. La première représentation, le samedi 8 juillet, offre un spectacle homogène au cours duquel se produisent Charles Germain, la baronne Hepp, miss Hilda, la voltigeuse équestre miss Eva, Aghemo et sa meute savante, les Mélis, acrobates fantaisistes, M. Palmer et son travail de force, le tireur Paul, miss Barisson* et les indispensables clowns (Casuani, Geho et Euler) dont Mlle Louise, clownesse. Le programme est modifié chaque soir et propose des nouveautés.
Les spécialistes que sont Charles Germain, miss Hilda et la Baronne Hepp démontrent une fois encore leur talent dans des numéros de chevaux sautant, se déplaçant en tandem, et autres figures qui réjouissent le public. Miss Hilda pratique l’exercice dit du « jockey d’Epsom ». La soirée de gala du jeudi est précédée d’une matinée pour les familles à laquelle peuvent assister gratuitement les enfants et les vieillards des hospices. Le préfet, Frédéric Diény, aura honoré le cirque Germain de sa présence la veille. Six-cents places à prix modiques sont réservées aux moins aisés.
Le dimanche 16, cette série de succès populaires est victime de la concurrence de la kermesse au vélodrome, orchestrée par La Solidarité, et de la ménagerie dirigée par Anne Pezon qui s’est installée à quelques dizaines de mètres du cirque. Mademoiselle Pezon n’hésite pas à faire le « buzz » pour s’attirer les foules : un négociant moulinois entrera dans la cage aux fauves sous la protection du dompteur Gilbert Pezon. Et quels fauves ! l’un d’eux se nomme Lydie ; Gilbert Pezon est le premier à affronter cette lionne depuis qu’elle a tué Marie Gandolfo*** à Grenoble… Léon Néron (le bien-nommé !), représentant de commerce, relève le défi de côtoyer Lydie et l’un de ses compagnons de geôle, un puma particulièrement agressif. M. Néron ressort indemne !
Cette baisse d’affluence au cirque Germain ne dure pas bien évidemment et toute la troupe retrouve son attrait dès le lendemain. Et elle compte bien briller au vélodrome le dimanche suivant, épaulée par des artistes du cirque d’Eté et du cirque Médrano. La presse donne le programme de cette représentation unique commençant à 15 heures :
Le champion cycliste du Centre, Moussier, bien connu à Moulins, tentera de rivaliser avec six chevaux dans une course de sept km, soit vingt tours de piste, avec un enjeu considérable de 1 000 francs ;
Luttes à cheval, grand tournoi hippique entre un amateur de la ville et M. Gorwick, champion hongrois, création parisienne pour la première fois à Moulins ;
Double-triple tandem et grande course avec six chevaux en piste ;
Course d’amateurs, steeple-chase par les jockeys ;
Course comique par tous les clowns du cirque ;
Scène des cow-boys, chasse au Mexique par le Texan Willy ;
Aghemo et sa meute savante ;
La grande poste (seize chevaux) exécutée par M. Bornell du cirque d’Eté ;
Le tireur Paul du Casino de Paris.
Les circassiens de chez Germain concluent leur quinzaine moulinoise le soir même à 20 heures, place aux Foires, par un spectacle à la hauteur des précédents.
Louis Delallier
*Cette Américaine, dont la sœur est également artiste, a notamment été engagée aux Folies-Bergère et à l’Olympia. Cette cavalière et chanteuse de textes quelque peu égrillards gagne en juin 1897 à Düsseldorf un de ses nombreux procès contre des directeurs de cafés-concerts et journalistes qui ne la considèrent pas digne du nom d’artiste. Le rédacteur du journal Artist doit lui verser 100 marks.
** Suite d’exercices de sauts d’obstacles exécutés par un ou plusieurs écuyers qui prennent leur élan depuis la piste pour arriver debout sur le dos du cheval. Une véritable prouesse de précision, de détente et de puissance musculaire qui distingue celles et ceux qui en sont capables.
***Même si le verbe varie d’un journal à l’autre (dévorée, étranglée), Augustine Gandolfo, a bel et bien été tuée le 5 avril 1891 par la lionne qu’elle dressait et qu’elle connaissait peu. Peut-être est-ce la raison qui a poussé Lydie à se jeter à la gorge de la jeune Italienne de 19 ans, fille du directeur Joseph Gandolfo. Son frère Bernard a failli subir le même sort en voulant lui porter secours. Il réussit néanmoins à faire lâcher prise au fauve. Mais il était trop tard pour Augustine (Le Vert-Vert du 9 avril 1891).