Pour attirer les curieux, Laurent Couadeau présente ainsi son travail d’artiste dans les journaux. Sa halte moulinoise a lieu en octobre et novembre 1884. Il monte son chalet sur le cours derrière l’évêché (actuel tribunal de proximité) pour abriter ses grands chefs-d’œuvre en relief : Rome et Jérusalem, respectivement trente-deux et vingt mètres carrés. Monuments anciens, ruines, églises, palais, arcs de triomphe, le Vatican sont présentés à côté d’un plan de Jérusalem, ses terrasses, coupoles, minarets, les lieux de la Passion du Christ, etc. Ces miniaturisations sont commentées par Laurent Couadeau avec l’émotion de l’artiste doublé d’un fervent chrétien qui ajoute sa foi dans l’évocation des deux villes saintes qu’il a choisies comme exercice de ses talents.
Les informations sur Laurent Couadeau sont rares et difficiles à trouver. Il est belge et membre de l’académie nationale et de commerce de Paris. En 1871, il expose déjà un plan de Paris en zinc qui lui a demandé deux années de labeur. En 1873, après trois ans en Terre-Sainte, il crée un panorama de Jérusalem et un de Lourdes d’une surface de trente mètres carrés, toujours en zinc soudé et coloré*. Son talent et sa ténacité lui ont permis de vaincre toutes les difficultés et d’aboutir à une exactitude remarquable. Il complète ses œuvres avec des vues stéréoscopiques de Terre-Sainte, Suisse, Venise et Rome.
Malgré la perte cruelle à leur domicile bruxellois, au mois de mai, de son épouse, Marie Frère, 26 ans, des suites de couche, il poursuit ses déplacements en Belgique chargé de ses plans auxquels le public réserve un excellent accueil. Le 5 novembre, il s’associe avec Émile Tenaerts, opticien à Bruxelles, pour exploiter pendant dix-huit mois le musée Couadeau. Leurs apports respectifs sont détaillés dans le Moniteur belge : les trois plans et certificats Couadeau et appareils d’optique, du genre de ceux conçus par Carlo Ponti de Venise, un appareil de projection à la lumière oxhydrique avec accessoires et vues, dix stéréoscopes américains de vingt-cinq vues chacun pour Tenaerts. La raison sociale en est « E. Tenaerts et Cie ».
Dès le 23 mai suivant (L’Echo du parlement [belge] du 14 juin 1874), il contracte avec Mlle Thérèse Wéry, accoucheuse à Bruxelles, pour le même objet à savoir l’exploitation dite du musée Couadeau et l’exercice d’un commerce d’objets de piété et stéréoscopes, joints à l’exposition, pour dix ans. La raison sociale en est « Th. Wéry et Cie ». Laurent Couadeau apporte ses œuvres en relief de Jérusalem, de Lourdes et du Saint-Sépulcre ainsi que les certificats idoines. Mlle Wéry apporte les marchandises pour former le premier fonds de commerce et transportera les plans. Deux employés sont recrutés. On peut supposer que l’accord précédent a été résilié.
Il vit un moment exceptionnel le jeudi 17 février 1876 au Vatican dans la salle de Constantin**. Grâce à l’entremise de l’homme d’église Isoard et du révérend père Eschbach, il est reçu par sa Sainteté Pie IX soi-même. Le pape s’est entouré des cardinaux Pitra, Oreglia, Franchi, Bartolini, Randi, Pacca, de Mgr Hassoun patriarche de Cilicie, de Mgr Nardi et autres importantes personnalités religieuses, du général Hermann Kanzler, du marquis Serlupi, etc. Il fait spontanément part de son admiration devant les plans de Jérusalem, de Bethléem et de Lourdes et écoute attentivement les explications jugées claires et précises tant dans le domaine historique que topographique. Des connaisseurs des lieux confirment l’exactitude des représentations des édifices, des rues, des chemins, jusque dans les sinuosités et les déclivités du sol.
Laurent Couadeau, accompagné de ses deux enfants (par autorisation spéciale), est béni avant d’accepter avec une infinie reconnaissance une splendide médaille en bronze à l’effigie du pape et représentant au revers l’intérieur de la basilique vaticane, et trois pièces d’or de 100 francs chacune. Il fait état de son souhait d’exposer ses trois plans dans une des salles du palais Borghèse et de son intention d’exécuter un plan de Rome dans un avenir proche.
Plus de huit ans après, toujours animé par sa volonté de transmettre, il effectue des tournées dans les provinces françaises. A Moulins comme ailleurs, les comptes rendus journalistiques sont dithyrambiques. Il a adjoint les fameuses cent-quarante-quatre vues stéréoscopiques qui font sensation auprès du public. Les directeurs et directrices de pensionnats sont fortement encouragés à venir avec leurs élèves. C’est ainsi que l’établissement Saint-Gilles (Saint-Benoît aujourd’hui) organise des visites par groupe sur plusieurs jours. Les grand et petit séminaire lui emboîtent le pas. Mlle Couadeau endosse le rôle de guide cinq fois par jour à 10 heures, 13h 30, 15 h, 16 h et 20h. l’entrée est gratuite pour les moins de 12 ans et à 50 centimes pour les autres.
Louis Delallier
* Le zinc taillé, « filé ou refoulé » peut être soudé. Il est peint en vert, noir, rouge brique, gris en fonction de ce qu’il représente.
** Salle destinée aux réceptions et aux cérémonies officielles, décorée par des élèves de Raphaël selon les dessins de leur maître décédé prématurément avant la fin des travaux (1520).
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