Quelques lignes dans le Mémorial de l’Allier du 5 février 1886 attirent l’attention sur une « élégante de la bourgeoisie moulinoise », Mme Georges Michel. Celle-ci a donné l’avant-veille un bal à son domicile, rue Regnaudin à Moulins, où les toilettes étaient décolletées et l’entrain de mise au point de danser jusqu’à 4 heures du matin. Cette hôtesse remarquée promet d’autres soirées pour sortir Moulins de sa longue léthargie. Le commerce local devrait lui en être reconnaissant (et pas la jeunesse locale comme l’a faussement composé le typographe !).
Augusta Marie Marguerite de Froissard Broissia est la fille d’un vicomte jurassien propriétaire du château de Blandans à Domblans. Elle a épousé en avril 1883 Georges Michel*, propriétaire place de la République à Moulins, de neuf ans son aîné. Sa vie s’organise dans un confort plus que certain entre l’hôtel particulier moulinois et le château familial des Michel, Le Point-du-Jour à Cérilly. Georges Michel a hérité de sa mère la propriété de Mazières où il a fait construire le Point-du-Jour à l’orée de la forêt de Tronçais** à la place du pavillon longtemps habité par le marquis de Beaucaire, grand veneur et excentrique bourbonnais notoire. Il délaisse ainsi le manoir de Mazières qui tombe peu à peu en ruine. Dans la même commune, il possède de quoi voir venir grâce aux domaines du Pendu, du Grand Rhutin, du Petit Rhutin et la locaterie de l’Ardoisière. Il entre à la Société centrale des chasseurs le compte en février 1898 en même temps que le vicomte Renaud de La Celle du château de Preuille à Audes et le comte Édouard de Dreux-Brézé du château de Lurcy à Dornes.
Marguerite se coule avec aisance dans ses fonctions d’épouse, de maîtresse de maison et de bonne chrétienne. Elle figure dès 1884 dans la chronique religieuse hebdomadaire du Mémorial qui informe les paroissiens des horaires et des lieux des quêtes ainsi que des noms des quêteuses. Elle intervient à la cathédrale comme ses amies la comtesse de Bourbon-Busset, mesdames de Trémiolles, de Villequetout, Benoid-Pons, de Montlivault, Aladane de Paraize, Fustier, Olivier, Méplain, Roger du Clozel, ou à l’église Saint-Pierre comme madame de Tulle, les vicomtesses de Chavagnac et de Durat entre autres dames de la très bonne société. Cette lecture nous apprend qu’elle se préoccupe également de récolter de l’argent pour la Bibliothèque des bons livres dirigée par une religieuse de l’orphelinat de la rue de Villars, pour l’école chrétienne libre tenue par les Ursulines de la rue Gaspard-Roux, pour les œuvres de la Miséricorde, de la Sainte-Enfance, de Notre-Dame du Salut, l’œuvre diocésaine des Campagnes, pour les orphelines et encore pour la Salle d’asile libre dirigée par les Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul.
Avec son mari qui était déjà un habitué, elle fréquente en été les villes thermales du département (Vichy et Néris-les-Bains) lesquelles publient la liste des « étrangers » qu’elles accueillent dans leurs plus beaux hôtels.
A Moulins et à Cérilly, la domesticité (en partie différente d’un recensement à l’autre) est composée de quatre à cinq personnes dont un cocher, un valet de chambre, une femme de chambre et une cuisinière au château en 1896. En 1891, parmi leurs voisins moulinois, on relève : neuf prêtres au même numéro, Louis Lapeyre, clerc d’avoué, Georges Arhanegrit, gardien au lycée, Mme veuve Esmonnot, rentière, Eugène Deshommes, propriétaire, Armand Queroy, propriétaire, et sa famille, Antoinette Brulant, directrice du lycée de jeunes filles.
Ce qui semble n’être qu’un long fleuve tranquille prend une tout autre tournure le 21 septembre 1904. Ce jour-là, Georges Michel de Mazières (L’Echo de l’Allier lui réattribue la particule liée à sa terre) décède à l’hôpital Saint-Joseph de Moulins des suites de la typhoïde. Le journal reprend le déroulé des faits dans sa nécrologie. La fièvre s’est déclarée deux mois auparavant au Point-du-Jour. Tous les malades sont transportés à Moulins à l’hôpital où après des soins appropriés chacun guérit tour à tour. Le châtelain, bien que sur la bonne voie, est victime d’une complication qui lui coûte la vie. Les obsèques de cet homme de valeur ont lieu à la cathédrale de Moulins le 24 septembre.
Il est ensuite question de Marguerite dans la presse locale en juin 1905 pour la vente de la propriété du Petit Ruthin (bâtiments d’exploitation et d’habitation, cours, jardins, prés, terres et dépendances, vignes) qu’elle possède alors en commun avec Fidèle de Grivel, veuve Lieffroy.
Le dernier entrefilet la concernant paraît dans le Courrier de l’Allier du 24 septembre 1918. Il annonce sobrement son décès le 21 à Saint-Rémy en Saône-et-Loire des suites d’une longue et douloureuse maladie contractée en Orient au chevet des blessés. Notre « élégante de la bourgeoisie moulinoise » avait su s’extraire de ses privilèges pour s’engager comme infirmière à la Société de secours aux blessés militaires*** et n’avait pas hésité à parcourir des milliers de km pour faire son devoir.
Le séquoia géant planté en 1875 par Georges Michel et qui faisait la fierté du Point-du-Jour a dû être abattu à la fin de l’année dernière pour cause de dépérissement.
Louis Delallier
*Georges Michel est le petit-fils de Pierre Michel (1785-1865), banquier, maire de Moulins de 1849 à 1851 et juge au tribunal de commerce. Il est aussi le cousin d’Hyppolyte Delageneste, maire de Moulins de 1868 à 1870.
**Bulletin des Amis de Montluçon du 1er septembre 1922.
***La SSBM, plus connue sous le nom de Croix-Rouge française, est formée le 25 mai 1864. Elle est rejointe par l’Association des dames françaises en 1879, et l’Union des femmes de France en 1881. Pendant la Première Guerre mondiale, plus de 68 000 infirmières créeront près de 1 500 hôpitaux auxiliaires, des infirmeries et des cantines de gare pour y soigner les soldats malades et blessés. Elles interviennent également auprès des populations des régions envahies.
« Avec le temps, notre œuvre trouvera des applications de tous genres et des développements aussi précieux qu’inattendus » (Henry Dunant le 25 mai 1864).
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