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Le grenier de mon Moulins

Histoire de Moulins (Allier) et anecdotes anciennes

La suie est leur élément !

Publié le 18 Janvier 2026 par Louisdelallier in Portraits

Ramoneur savoyard 19e siècle - Estampe - Bibliothèque municipale de Bordeaux

Ramoneur savoyard 19e siècle - Estampe - Bibliothèque municipale de Bordeaux

Le Mémorial de l’Allier du 4 mai 1838 nous parle avec apitoiement des jeunes Savoyards, nés fumistes et envoyés dans la capitale pour se promener de bas en haut dans les cheminées et garantir ainsi les habitants du fléau de l’incendie. La suie est leur élément ! Ils descendent de leurs montagnes pour entrer dans un boyau de briques dont ils balayent les parois avec leur corps et rentrent au bout de cinq ou six ans avec un petit pécule qu’ils remettent à leur pauvre maman. Certains s’insurgent contre les maîtres fumistes parisiens qui « commandent » des dizaines de ces apprentis et contre leurs convoyeurs qui les ramènent en voiture en échange d’un dédommagement qui va au-delà des simples frais de transport et de nourriture.

En janvier 1851, le Courrier de l’Allier, cette fois, signale ces « ignobles spéculateurs » qui parcourent la Savoie et les départements les plus pauvres du centre de la France, dont l’Auvergne, et, contre une promesse de situation et quelques pièces, repartent avec des enfants, voire les enlèvent, pour leur propre profit. A Paris, ces malheureux deviennent tous des Savoyards.

A chaque début d’automne, on les voit passer sur la route de Clermont à Moulins avec leur tenue encore bien propre, ces petits ramoneurs savoyards. Ils font leur entrée en ville précédés de leur maître revêches, armés de temps à autre d’une trique. Ces enfants, vêtus d’une bure, portent une raclette, une vielle et une marmotte qu’ils peuvent exhiber contre une modeste obole. En chemin, ils ont tenté de récolter quelque argent, en vain la plupart du temps. Les premiers ramonages ont lieu dans les villages. Ils se hissent comme ils peuvent dans les cheminées enduites de suie. Une fois au sommet, ils entendent leur patron crier « Rucle ben la colombetta ! » Quand la température baisse, ils se rapprochent des villes où ils trouvent davantage de travail.

A Moulins comme ailleurs, ils s’accompagnent de cette invitation bruyante reconnaissable entre toutes « Ramona, la chemina de haut en bas ». Leurs journées ne varient pas : lever à l’aube dans le froid pour se rendre chez les trente à quarante clients qu’ils ont démarchés la veille au soir. Ils sont mal logés, mal nourris, épuisés. Ils doivent grimper au prix de grands efforts dans les conduits étroits où la neige peut s’entasser, risquer des chutes potentiellement mortelles et respirer de la poussière noire et grasse des heures durant. Leurs patrons n’hésitent pas à les obliger à monter en les pinçant et à se venger plus tard si une maîtresse de maison compatissante est intervenue pour les consoler et leur donner quelques sous.  

Ces mauvais traitements sont rarement sanctionnés par une arrestation et une condamnation. C’est heureusement le cas à la fin du mois de novembre 1898 quand deux adultes sont appréhendés par la police moulinoise parce qu’ils forçaient deux petits Savoyards d’une dizaine d’années à mendier. Un des enfants est tellement mal en point qu’il est dirigé vers l’hôpital après avoir été examiné par un médecin. Un troisième mis au courant se présente au commissariat pour raconter sa triste histoire. Cela fait un mois qu’il est parti de Savoie avec François Favre, lequel l’a loué pour cent francs à ses parents. Il devait rapporter trente à quarante sous par jour s’il ne voulait pas être battu. Il a fini par se sauver. Il est hospitalisé avec son camarade et sera rapatrié avec lui dans les meilleurs délais. Peu après, un autre, âgé de 13 ans, abandonné par son patron, venu lui aussi se confier aux agents, sera renvoyé dans sa famille. En février 1894, le nommé Favre avait déjà incité un jeune ramoneur à mendier sur les Cours. Tous les deux avaient été arrêtés. La récidive s’est sans doute avérée facile.

Parfois, cette miséreuse vie d’esclave en culottes courtes s’éclaire comme cet après-midi du mardi 29 novembre 1910. La scène se situe rue de Bourgogne à Moulins. Un petit ramoneur dévore des yeux les gâteaux exposés dans la vitrine de la pâtisserie Delhomme : cornets à la crème, meringues croustillantes, savoureux ponts-neufs et conversations*. L’enfant s’aborbe dans son rêve de dégustation, mais ne perd pas de vue qu’il doit rapporter de l’argent au maître. C’est ainsi que voyant se refléter deux silhouettes dans la vitre, il se retourne pour quémander un peu de monnaie. L’homme à l’allure militaire et son élégante femme, attendris par ce petit travailleur noir de suie et si poli, se comprennent d’un échange de regards et entrent dans le magasin. Ils y achètent une douzaine de pâtisseries dont ils font cadeau au petit Savoyard qui n’en revient pas. Son goûter s’annonce le plus merveilleux de tous les goûters.

 

Louis Delallier

 

*Barquette ou tartelette de feuilletage, fourrée de crème pâtissière (additionnée ou non d'amandes en poudre) ou de crème d'amandes couverte de glace royale et de croisillons de feuilletage.

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