Savez-vous pourquoi, Messieurs, la presse entière parle de moi ? savez-vous pourquoi je suis fier du titre que l’on me donne, de ce titre de charlatan, mon orgueil, ma gloire, ma fortune !... C’est que je suis charlatan, Messieurs, par humanité, par devoir, par vocation ; n’est pas charlatan qui veut ! Le malhonnête homme, l’homme ignare ne feront toujours que de mauvais charlatans !... Je suis charlatan, moi, Mengin… Je suis charlatan, mais je vends de bons crayons ! »
C’est ce camelot hors du commun, moustachu et barbu, qui vient jusqu’à Moulins le 22 octobre 1859 où il séduit un vaste public qui fait volontiers l’emplette de ses crayons. Tout tient dans la mise en vedette de sa personne et de son commerce, dans ses tirades mi-comiques mi-acides où il ne ménage pas son auditoire. Lorsqu’il arrive sur les lieux de ses démonstrations publiques, il s’accoutre d’une tunique de velours vert semée d’étoiles et d’une cuirasse, se coiffe d’un casque pyramidal à grandes plumes, se ceint d’une épée, enfile des gants d’acier* et s’assoit sur sa calèche (achetée à un marchand d’eau de Cologne) pour mieux surplomber les badauds.
Il est accompagné de Vert-de-Gris à l’orgue de barbarie, un personnage tout aussi excentrique coiffé d’un plumet extravagant, installé en hauteur comme lui. Ce dernier a deux petits chiens blancs qu’il fait mendier car la mendicité n’est pas interdite aux chiens, n’est-ce pas ? D’abord silencieux sur fond musical (souvent Verdi), Pierre-Théodore Mengin (ou Mangin) montre de grands dessins coloriés dont les légendes ramènent à son invention : homme qui a mauvaise mine, femme qui fait des mines, soldat qui a une mine de plomb, école des mines et bien d’autres. Il agite ensuite tout en même temps sa sonnette et ses chevalières d’homme aisé avant de se présenter et d’exposer avec un orgueil contenu et des pauses savamment étudiées ses réussites : admission à l’exposition universelle de Londres, deux cents dépôts de sa marchandise à Paris, son portrait à la porte de tous les débits de tabac.
Son but dans la vie est de faire connaître et de vendre ses crayons qu’il qualifie de meilleurs que tous ceux vendus jusque-là.
« Le printemps a ses roses, le soleil a ses rayons, le ruisseau sa pente et Mengin a ses crayons ! »
Ils sont sa création. Des directeurs de collège, de grandes institutions, des hommes haut placés dans la société, dans les beaux-arts, les belles-lettres lui écrivent pour le remercier. Ses crayons marquent dix fois mieux, durent dix fois plus longtemps que les autres et sont incassables. Mengin en fournit la preuve en transperçant une planchette avec leur mine, puis s’en sert pour esquisser des caricatures (on dit que ce sont toujours les mêmes, faute de talent) de personnes présentes qui deviennent aussitôt la risée de leurs voisins de spectacle, car c’en est un. L’homme n’est pas un baratineur ordinaire. Il a le sens de la formule qui fait mouche comme cette fois où il rétorque à de jeunes moqueurs de son insolite tenue : « Messieurs, pour faire un charlatan il faut trente ans. Et pour faire un imbécile, il ne faut que quelques minutes. » Il a également un sens inné de la psychologie de l’acheteur en puissance. En effet, il relance la vente grâce à un faux départ tandis que son acolyte Vert-de-Gris fait semblant de vendre en cachette. Ses meilleurs clients reçoivent un jeton** doré ressemblant à un louis, à son effigie. Il propose aussi aux insatisfaits de revenir avec le ou les crayons achetés qu’il s’engage à reprendre et rembourser à n’importe quel moment sans justification.
Ce serait après avoir côtoyé une sorte de polichinelle attirant les clients en les faisant rire, lesquels dédaignent son petit commerce pourtant tout proche, qu’il décide de se travestir de cette façon clinquante. Ses crayons, jusque-là mévendus à un sou, s’arrachent alors à quatre sous. Il n’hésite pas à apostropher ses clients : « vous êtes tous des imbéciles : il vous faut des oripeaux ! »
On le traite de charlatan ? il répond qu’il ne l’est pas plus que le bourgeois qui s’affirme désintéressé, que l’avocat qui se jure discret, etc. (Le Monde comique du 1er janvier 1880). Il est capable de tourner à son avantage et avec humour toute critique même un article paru dans le Journal du rire.
Il a ses habitudes lorsqu’il se produit dans l’un de ses endroits favoris, la place de la Bourse à Paris. A 15 heures, il se change pour reprendre son apparence de notaire de province et part à pied chez le marchand de vin de la rue Vivienne car il ne dédaigne pas cette boisson. Ceux qui l’ont connu s’entendent pour affirmer qu’une fois descendu de son piédestal, il redevient modeste, voire timide.
Sa mort annoncée à tort par le Figaro en 1857 (il serait à l’origine de l’information…) lui fournit une belle occasion de publicité pendant ses tournées suivantes qui le conduisent à Genève.
Mengin jouit d’une telle célébrité qu’il figure dans des vaudevilles d’auteurs à succès de son époque comme Ce qu’on voit dans les rues de Paris de Victor Fournel (un long portrait de 13 pages en 1858). Dans les Odes funambulesques***, Théodore de Banville, en 1857, met aussi en scène son assistant. Il est admiré par Phineas Taylor Barnum. Il est également dessiné sur des cannes, parapluies, pipes, tabatières, fonds d’assiettes. Il raconte qu’un enfant aurait accepté de finir sa soupe rien que pour voir apparaître son visage au fond de l’assiette.
Une maladie de poitrine finit par l’éloigner de son travail à la fin de l’année 1863. Il meurt chez lui, 25 rue du Faubourg-Saint-Martin, en janvier suivant. Sa veuve continue à exploiter son entreprise de crayons jusqu’à sa mort en 1876. L’une de leurs trois filles la cède à Pierre-Philippe Lechippey.
Mengin aura conservé jusqu’au bout son esprit de dérision en regrettant de n’avoir pas pu voter aux élections du Corps législatif car il aurait voté pour lui. Sa dernière pirouette est son épitaphe dont il est l’auteur :
Ci-git un gros homme qui fit fortune en vantant de mauvais crayons.
En 1874, The Levant Time and Shipping gazette du 8 janvier déplore que son armure s’empoussière dans la baraque d’une vieille marchande de crayons à Paris.
Louis Delallier
*Le Journal pour rire du 11 juin 1853 décrit une tenue différente : long caban de drap blanchâtre avec passepoils historiés. Les revers des manches et l’intérieur des capuchons sont écarlates. La tête est recouverte d’un casque de cuivre poli, sans cimier, mais panaché aux couleurs nationales.
Les cahiers numismatiques de la Société d’études numismatiques et archéologiques du 1er décembre 1969 indiquent une tunique de velours noir à franges or, un casque doré étincelant, une cuirasse dorée, une épée, des bottes noires et un parasol rose.
**Il en existe douze portant ses adresses successives et où il porte un fez, puis son fameux casque. Les deux coiffures évoluent avec le temps. Il est un des créateurs des jetons publicitaires.
***L’ode intitulée Marchands de crayons se termine ainsi :
Il aimait à faire tapage
Par les beaux jours pleins de rayons
Assis en vêtement de page
Sur le sommet d’un équipage
Derrière un marchand de crayons
Car leurs coussins étaient deux trônes,
Quand mon Arthur sonnait du cor
Près de Mangin en galons jaunes,
Qui sent des plumets de deux aunes
Frissonner sur son casque d’or !