En 1890, Jean Lavex, marié à Marguerite Mestre, tient un magasin de chaussures à Moulins 16 place de l’Hôtel-de-Ville à la place de la maison Clément-Descombes (objets de fantaisie), qui succéda à J. Mariton, lui-même successeur de F. Rouzier. Fils d’un marchand de parapluies et de chaussures, il fait partie d’une dynastie de commerçants bien implantée à Bourges dont il est originaire. La succursale qu’il a ouverte est assurément le magasin le plus vaste du centre. Il y vend l’assortiment le plus considérable pour pensionnats, bonnes œuvres, souliers pour ecclésiastiques, pour communautés religieuses, chaussures de Strasbourg, pantoufles d’enfants de chœur, etc. Les commandes se font en trois jours. La maison répare également les chaussures. Vichy bénéficiera aussi de sa maison Lavex, l’une des plus vastes du centre comme ses « consœurs ».
Jean Lavex ne ménage pas ses efforts et souhaite mettre ses produits à la portée de tous. Il veut vulgariser la chaussure ! il met en avant ses nombreuses et loyales publicités dans les journaux et les catalogues tendant à démasquer les profits trop longtemps faits sur l’inexpérience de l’acheteur. Ce sont ses termes.
Jean Lavex est secrétaire de la Société vélocipédique de Moulins (présidée par M. Aubanel). Aussi devient-il le dépositaire exclusif des souliers Borrel pour cyclistes. Il promeut également les chaussures pour les chasseurs sérieux qui exigent résistance, légèreté et imperméabilité. Et il affirme que ses souliers-là peuvent supporter un séjour d’un mois dans l’eau. Il fournit avec le même professionnalisme la Société des membres de l’enseignement, plusieurs maisons d’éducation et l’Union des agents du PLM.
Périodiquement, il rappelle dans la presse les atouts de son affaire : cordonnerie véritable, réparation en trois heures des chaussures et parapluies même achetés ailleurs, le remboursement ou l’échange de tout achat qui aurait cessé de plaire, l’expédition franco en gare à partir de 25 francs.
Ses réclames nous offrent un bel aperçu de la mode de cette fin de XIXe siècle. En avril 1893, la tendance est aux pantoufles pour dames, brodequins à lacets pour enfants, souliers vernis découverts pour dames, bottes en chèvre à lacets et à boutons pour dames, brodequins en veau noir hommes, chaussures d’appartement de luxe, de soirée, de travail, de chasse. En juillet : sandales orientales, souliers Richelieu jaunes pour hommes, souliers de plage à semelle de caoutchouc, bottines élégantes à élastique à crochets et à boutons pour hommes, chaussures de marque Pinet*, une vraie référence.
En avril 1897, on peut se procurer des babys feutre, des semelles inusables pour dames, des souliers Richelieu en chèvre du Levant, bottes maroquin à doubles semelles pour dames, demi-bottes claques vernies à bout anglais cousu pour dames, des hongroises en drap bleu pour enfants premier âge, brodequins de travailleurs ferrés pour hommes, souliers canevas à semelles caoutchouc gris et noir pour dames et hommes.
La maison moulinoise Lavex est étonnamment citée dans un fait divers survenu en juin 1895. Le noyé inconnu retrouvé dans l’Allier à Vichy porte des chaussettes rouges sans marque et des souliers neufs à lacets marqués Lavex à Moulins.
Le Courrier de l’Allier du 1er novembre 1900 annonce une vente aux enchères publiques par l’étude de maître H. Malochet, commissaire-priseur, place de la République à Moulins, pour cause du départ de M. Lavex. Chambres, salle-à-manger en vieux chêne sculpté plein bois, consoles, lits, commodes, armoires à glace, coffre-fort, fauteuils, chaises, candélabres, pendules, tableaux, etc. doivent trouver preneurs. M. Lavex semble ne pas tenir à s’encombrer pour son déménagement. Son successeur, A. Ducrot, continue la vente dans le même domaine de la chaussure et des parapluies, ombrelles.
On retrouve Jean Lavex devant la deuxième chambre correctionnelle de la Seine en juin 1905 entendu comme témoin dans une affaire médicale. Elle concerne son ancien patron, le docteur Joseph Auguste Fort** dont il est devenu le secrétaire. Aucune indication ne permet de comprendre ce cheminement professionnel original. Les deux hommes se seraient-ils rencontrés au magasin Lavex lors d’un congrès à Vichy ? ceci n’est qu’une supposition.
J. A. Fort n’est ni plus ni moins qu’accusé d’avoir laissé un bout de sonde de caoutchouc dans l’estomac du commandant Louis Marie Antoine Amouroux de l’infanterie de marine et dans la vessie de Georges-Edouard Viry, receveur des contributions indirectes à Gournay. Le premier décède quinze jours après à Arpajon dans le Cantal où il avait été autorisé à retourner aussitôt après son opération et le second, au bout de quinze mois, chez lui à Gournay-en-Bray en Seine-Maritime.
Jean Lavex, remercié pour raison grave peu après les deux opérations, avait décidé de contacter les deux familles pour leur révéler l’irresponsabilité du docteur Fort. En effet, celui-ci avait bel et bien constaté ses oublis dans le corps de ses patients, mais n’avait pas jugé utile de les prévenir sous prétexte qu’il n’avait pas l’adresse de l’un et que l’autre était trop nerveux pour supporter une telle nouvelle, ayant ajouté qu’il n’y avait de toute façon aucun danger pour leur santé.
Au procès, il affirme que le militaire est mort d’une pneumonie et le receveur du cancer qui le rongeait, et ce, malgré les autopsies pratiquées confirmant la présence des morceaux de caoutchouc et malgré les témoignages des proches sur le calvaire enduré par leurs disparus dès leur retour.
Fort est soutenu dans sa défense par d’éminents spécialistes qui ne tarissent pas d’éloges sur ses compétences professionnelles. Ils affirment qu’il n’y a aucun lien de cause à effet et que ce type d’accidents est assez fréquent. Maître Eugène Crémieux admet seulement un manque de « doigté » de son client pour n’avoir pas prévenu ses malades et plaide l’acquittement. Le tribunal condamne le docteur Fort à 50 francs d’amende le 26 juin 1905.
Jean Lavex décède le 18 avril 1909 à Vincennes (Val-de-Marne). La profession spécifiée sur son acte de décès est commerçant-représentant. Son épouse meurt dans le 18e arrondissement de Paris le 29 octobre suivant.
Une interrogation demeure au sujet de Jean Désiré (c’est son deuxième prénom) Lavex. L’Indépendant Rémois du 9 septembre 1905 publie un entrefilet annonçant que M. Lavex Jean-Désiré, publiciste (journaliste) scientifique à Paris, secrétaire de la fédération des syndicats viticoles de la Marne, est nommé chevalier du Mérite agricole. Avait-il un homonyme ou s’était-il reconverti une nouvelle fois ?
Louis Delallier
* François Pinet, spécialiste des souliers de luxe, « Chaussures fines cousues pour dames, filles, fillettes et enfants », est le fils d’un cordonnier de Touraine. Il apprend le métier auprès des compagnons du devoir à partir de 1836 après avoir perdu son père à 13 ans. Il ne se contente pas d’acquérir un savoir-faire, il a des projets comme la conception de chaussures élégantes et confortables pour les femmes. En 1854, il crée un talon plus léger et plus stable : le talon bobine, plus étroit au milieu, telle une bobine de coton ; C’est un succès international. Il fonde sa société en 1855. La maison F. Pinet œuvre toujours dans le soulier haut-de-gamme à Paris.
**Joseph-Auguste Fort (1835-1912) est un médecin, anatomiste, chirurgien à la carrière mouvementée. Il est chargé, en 1880, par Jules Ferry d’une mission de recherche sur l’enseignement de la médecine en Amérique du Sud. Rentré de sa tournée à la fin de l’année, il y retourne en 1881 et en 1886. Sur place, il échappe à une tentative d’assassinat, reçoit l’ordre de la Rose pour une leçon d’anatomie à Pedro II, empereur du Brésil, affronte une campagne de presse véhémente des médecins autochtones, etc. Son caractère difficile n’arrondit pas les angles.
/image%2F0437758%2F20250824%2Fob_457877_lavex-chaussures-place-de-l-hotel-de.png)