La Croix de l’Allier du 7 janvier 1894 annonce la mort à Paris de M. Pousset, le richissime Bourbonnais, fondateur des brasseries qui portent son nom. Il laisse 2 400 000 francs à ses parents et amis. Qui peut bien être ce monsieur Pousset ?
Ils sont deux en réalité, les Pousset, frères moulinois et exceptionnels fondateurs de tavernes parisiennes dont le Grand et le Petit Pousset !
Ils sont nés place d’Allier, respectivement en 1843 et 1846, d’un père marchand de meubles, ébéniste et tapissier, lui aussi associé à son frère. Il existe un café Pousset à la même adresse quelques années plus tard.
Ils prennent, pour commencer, des chemins différents. Félix, limonadier, amoureux d’une Moulinoise mariée à un marchand de vin de la ville, prend la direction de Paris avec sa dulcinée et leurs pécules de 6 000 et 3 000 francs. Là-bas, ils fondent la taverne des Escholiers grâce aux 9 000 francs supplémentaires prêtés par un ami. Située rue Soufflot, elle a pour caractéristiques ses murs boisés, grossièrement peints, ses meubles en bois, ses sièges de style gothique garnis de velours verts, ses tapisseries anciennes et ses fenêtres aux vitraux en losange peints. Une des portes représente un jeune bachelier et une noble dame très moyenâgeux. On y sert de la bière excellente dans des pintes en bois cerclées de cuivre. Le succès est au rendez-vous malgré des lieux jugés inélégants.
Pendant ce temps, Fernand, qui a fait d’excellentes études au lycée parisien Chaptal, serait parti tenter vainement sa chance aux États-Unis avant de choisir le Japon pour prendre un nouveau départ. Cette deuxième destination est avérée. Une fois sur place, il tente de vendre quelques objets de pacotille achetés à Marseille, mais un incendie les consume dès le début. Perdu dans un pays dont il ignore presque tout, il se rend au consulat de France qui lui propose d’enseigner le français au collège impérial de Tokyo. Il y reste deux ans avant d’être nommé directeur et économe de l’école française juste créée à Tokyo. Dix ans s’écoulent au cours desquels il collectionne les objets d’art japonais. De retour en France, il vend sa collection, retourne au Japon pour une maison de commerce. Il s’ennuie, voyage jusqu’à Vladivostok pour découvrir la Russie et rentre définitivement en France par l’Allemagne.
Félix, resté parisien, vient de vendre, avec un intéressant bénéfice, Les Escholiers après onze mois d’exploitation pour créer une nouvelle taverne boulevard de Sébastopol. Fernand s’associe avec lui dont il reconnaît la réussite après lui avoir reproché son monopole de la diffusion de la bière munichoise, trop allemande... Félix dirigera le commerce de gros et Fernand les maisons de détail, ce qui lui permettra de fréquenter une clientèle artiste convenant mieux à ses goûts de lettré.
Fidèles à leur volonté commune de donner à connaître au plus grand nombre les brasseries flamandes et l’usage des choucroutes, ils ouvrent au carrefour de Châteaudun le Petit Pousset (en 1879) et, boulevard des Italiens, le Grand Pousset (pendant l’exposition universelle de 1889), surnommé le cul-de-bouteille, qui se distinguent très vite par leur clientèle d’artistes, littérateurs, journalistes, bohêmes de l’art, musiciens : Marguerite Moréno, comédienne, Marcel Schwob, Alfred Capus, Joris-Karl Huysmans, Catulle Mendès, Gustave Charpentier, Claude Debussy, Villiers de l’Isle-Adam et Antoine, directeur du théâtre qui fréquentent assidument le Petit Poucet. Pour parfaire l’énumération, voici aussi Verlaine, Courteline, Feydeau, Debussy, Villiers de l’Isle-Adam, Toulouse-Lautrec, Steinlen, Signac, Richepin, Debussy, etc. La superbe terrasse toujours au complet est une des principales attractions des grands boulevards. Fernand qui s’affaire jusqu’à plus de trois heures du matin sait s’attirer les sympathies et écouter les petits tracas des uns et des autres. Il sait aussi se montrer discret dans l’aide qu’il apporte à certains.
A la mort de son frère, en août 1891, Fernand vend le Petit Pousset, autrement nommé la taverne Montmartre, et Le Grand Pousset du boulevard des Italiens en septembre 1892 qui seront revendus à la Société anonyme des Tavernes Pousset et Royale réunies. Il se consacre alors à la vente en gros des bières qui portent son nom. Encore un succès ! Nombreux sont les cafés et autres débitants qui annoncent vendre la bière Pousset chez eux, gage de l’excellence de leurs consommations. On en trouve à Moulins à la brasserie moderne Guillemet, 4 rue Paul-Bert.
Le décès de Fernand en janvier 1894*, dans son hôtel particulier du 10 rue Say à Paris retient l’attention jusqu’aux États-Unis où The New York Tribune du 11 février et The Daily independent du 2 mars en font part. Ce qui surprend particulièrement un grand nombre de personnes est son testament. A la tête d’une fortune de 2,5 millions, le « Père Pousset » a décidé d’attribuer un million à René Cadro, un ami avec lequel il faisait une partie de jaquet quotidienne, également son fondé de pouvoir et légataire universel. Il a réparti le reste, soit 1 525 000 francs entre ses trois cousins, quelques-uns de ses clients du Petit Pousset dont Catulle Mendès, trois journalistes, Mme Veuve Pérussel, femme d’un commandant mort depuis un an, laissant trois enfants dont il était tuteur, Thibault, un de ses condisciples au lycée Chaptal et chef d’orchestre aux Bouffes-Parisiens, mademoiselle X, sa dernière amie et à sa concierge de la rue Say qui s’est occupé de lui pendant sa maladie. Vingt-quatre autres, considérés comme moins assidus, peuvent choisir un objet mobilier dans ses curieuses collections réunies dans son domicile. Il offre à quatre ou cinq-cents personnes la remise de leurs créances à son endroit mais pas aux commerçants, ses débiteurs pour des marchandises vendues et livrées ou pour de l’argent qu’il leur a prêté pour leur commerce, ni à ses successeurs pour les reliquats non payés sur la vente de ses fonds de commerce. La veille de sa mort, il fait venir son notaire pour un deuxième testament et déclare qu’il ne veut pas tester, mais détester !!! et il révoque deux de ses legs.
René Cadro lui succède dans la vente en gros des bières de Spatenbräu. Gabriel Lévy, qui dirige de son côté les tavernes, contribue à leur embellissement en faisant appel entre 1897 et 1898 au célèbre architecte Édouard Jean Niermans**. Le Monde illustré du 8 octobre 1898 livre une très longue description de son travail des plus dithyrambiques. Le Guide des plaisirs à Paris de 1899 écrit qu’avec sa grande salle aux murs revêtus de faïences peintes, aux petites tables de chêne sculptées, sa grande salle de restaurant, où, sur la nappe blanche, étincellent l’orfèvrerie et la cristallerie fine des dîners et des soupers, la Taverne Pousset [du boulevard des Italiens] est une des plus élégantes et des plus fréquentées du Boulevard.
A la carte figurent des perdreaux farcis à la Stuart, des cailles farcies à la gelée, des terrines de caneton à la Royale, des terrines de foies gras ou pigeon truffés, des aspics de volailles, des côtes de veau Bellevue, des assiettes anglaises, etc. Parmi les vins, le Saint-Pourçain est en bonne place.
Le Grand Pousset deviendra un rendez-vous pour les « coloniaux » qui signent une sorte de livre d’or où ils consignent leurs déplacements, leurs villégiatures, leurs adresses et tout autre renseignement utile aux autres. On signale le goût artistique dans tous les détails de l’installation de la taverne, la supériorité de ses consommations, la renommée de sa cuisine, son organisation parfaite de tous les services, les agréments et facilités qu’elle offre à sa clientèle. Elle sera démolie, en même temps que le passage de l’Opéra, au moment du prolongement du boulevard Haussmann en 1925. Un dernier repas sera servi aux habitués par le patron (Cyrano du 22 février 1925). Un convive chante en s’en allant :
C’est là que je voudrais vivre
Aimer (bis) et mourir.
Dans ses colonnes des 13 et 20 février 1925, La Toque Blanche tient à rétablir la réalité en expliquant que le Grand Pousset qui disparaît n’a jamais été un centre spirituel au contraire du Petit Pousset où se retrouvait la crème du monde artistique, journalistique. Le Petit Pousset aurait fermé ses portes dans les années 30, écrasé sous les charges d’après La Toque Blanche du 29 février 1936.
Louis Delallier
* le cortège part à 9h 45 de la rue Say pour l’église Notre-Dame-de-Lorette. Le deuil est conduit par MM Cado et Burty, fondé de pouvoir de la maison Pousset, et par les neveux du défunt. Le char de 1ère classe disparaît sous les couronnes portant ces mots : « A mon ami », « La Société l’Etoile-Souvenir », « les employés de la taverne Montmartre ». Les cordons du poêle sont tenus par MM Thibault, Muller, Foryard, Rosati, Berti, Lévy, employés et amis de Fernand. Derrière le char funèbre marche une délégation des employés de la taverne portant deux superbes couronnes « La taverne Pousset » et « les employés de la taverne Pousset ». (L’Opinion française, politique, commerciale et financière du 12 janvier 1894).
** Édouard Jean Niermans (1859-1928), architecte français d'origine néerlandaise, réalise la décoration de plusieurs cafés et restaurants parisiens, la mise au goût du jour de la plupart des principales salles de spectacle de la capitale (Casino de Paris, Moulin-Rouge, Olympia, Elysées-Montmartre, Folies-Bergère). Il modernise le Hall de la Taverne Pousset de Gabriel Lévy avec les peintres Georges Clairin, Hippolyte Lucas, peintres, Paul Roger-Bloche, sculpteur, Émile Müller, Janin et Guérineau, céramistes architecturaux.
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