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Le grenier de mon Moulins

Histoire de Moulins (Allier) et anecdotes anciennes

L'atelier de chargement de Moulins et son personnel

Publié le 9 Novembre 2025 par Louisdelallier

L’agglomération de Moulins, occupant une position ferroviaire stratégique suffisamment éloignée du front, est choisie pour l’implantation d’un atelier de chargement d’obus. Elle se fera sur un terrain de 52 hectares* à côté du parc d’artillerie (aménagé en 1876 au lieu-dit La Mothe) au sud-est de Moulins sur la commune d’Yzeure, rue des Epoux-Contoux. L’entrepreneur François Mercier, en association avec l’entreprise Col de Moulins, est chargé des travaux de construction pour lesquels des prisonniers allemands sont réquisitionnés.

L’AMS (A pour atelier et MS pour les première et dernière lettres de Moulins selon l’habitude prise alors pour désigner les ateliers de chargement) est ouvert le 22 février 1916 sous la direction du colonel Prangey avec pour adjoint le capitaine Ressiga. Le capitaine Widmer occupe les fonctions de sous-directeur technique pour les principaux postes. Le service médical est composé des médecins-majors de 2e classe : Monier et Coste.

Dès le 3 février, en plus des affiches apposées en ville et dans les communes voisines, Le Courrier de l’Allier informe la population sur les emplois civils à pourvoir à titre temporaire. Les travaux principaux énumérés sont la vérification des obus, la manutention et le chargement des gaines et des douilles, le vernissage, la peinture, le marquage des obus et des douilles, la réparation et le marquage des caisses. Il est précisé que la plupart permettent de s’assoir. Deux équipes se répartiront les tâches : équipe de jour : 6h 15/15h 30 dont 45 minutes de repos de 10h 30 à 11h 45 et équipe de nuit : 15h 15/24heures dont 45 minutes de repos de 19h 45 à 20h 30, avec alternance chaque semaine. Le dimanche, l’équipe de jour travaillera jusqu’à 18 heures et l’équipe de nuit se reposera. Elle deviendra équipe de jour la semaine suivante et prendra le travail le lundi à 6h 15. Les salaires mensuels pourront atteindre 148 francs pour les ouvriers et 120 francs pour les ouvrières. Des primes-récompenses sont susceptibles de les augmenter.

Les candidats (ouvriers, ouvrières, employées de bureau, dactylographes) doivent se rendre le plus tôt possible à l’atelier chemin de la Motte à Yzeure, ou au bureau de l’administration, 43 avenue Meunier de 8 h à 10h et de 14h à 16h. Les inscriptions au registre sont closes le 20 février. On note que l’émoi est vif surtout chez les femmes qui y voient le moyen de mieux gagner leur vie (ou leur mort comme les faits le démontreront plus tard…).

Le 20 mars, le journal signale l’adjudication des denrées nécessaires à l’alimentation des hommes vivant à l’ordinaire de l’atelier de chargement (viande fraîche, porc frais, lard, saindoux, épicerie, légumes). Les marchés prévus vont du 1er avril au 30 juin. Une semaine après, information est donnée qu’à titre exceptionnel les demandes des réfugiés désirant du travail aux ateliers de chargement de Moulins pourront être examinées après la date de clôture des inscriptions. Ils pourront s’adresser à la préfecture afin d’obtenir les moyens de transport pour se rendre à Moulins.

A la fin du mois de mai, il reste encore quelques places d’ouvrières à pourvoir. Au mieux de son fonctionnement, l’atelier emploiera jusqu’à 8 348 personnes civiles et militaires**. Plus de 50 000 obus sont chargés chaque jour dans les émanations des produits explosifs et de vernis notamment. Pour tenter de protéger la santé des ouvriers et ouvrières employés à la manipulation des poudres, une consommation très importante de lait*** leur est fortement conseillée. On pense alors qu’un régime lacté est le seul susceptible de favoriser l’élimination des vapeurs nitriques. A ces conditions de travail insalubres s’ajoute le risque permanent d’une explosion. Le pire se produira dans la nuit du 2 au 3 février 1918 (voir mon article à ce sujet).

Pour ne pas risquer de perdre trop de main-d’œuvre féminine, la direction consent à aménager une crèche dans les locaux de l’usine électrique dont la guerre a stoppé le fonctionnement, située dans une relative proximité. On voit encore, rue Ampère, la cheminée et le bâtiment de l’usine où s’est installée par la suite la parfumerie « Jardins de France », , aujourd’hui fermée. Une ligne de tramway est également mise en service le 6 juillet, partant du début de la rue des Garceaux. Dix à douze navettes quotidiennes sont assurées de jour comme de nuit aux heures de début et de fin du service du personnel de l’atelier.

Les ouvrières de service de nuit doivent faire face à une difficulté supplémentaire dans le courant de l’été. Elles sont suivies, voire poursuivies, par des individus menaçants. A la demande de leur employeur, la police et la gendarmerie se postent près de l’arrivée du tramway la nuit du vendredi 4 au samedi 5 août. C’est vers deux heures que le sous-brigadier Guillaumin aperçoit deux femmes étrangement empêtrées dans leurs jupes. Son instinct lui fait aussitôt comprendre qu’elles n’ont de féminin que leur accoutrement. Il parvient à les arrêter et constate qu’il s’agit de jeunes gens des « bas-quartiers » désireux de s’amuser en effrayant les travailleuses. Le commissaire de police se contente d’un sermon à l’efficacité réelle car les deux irresponsables reviennent le lendemain présenter leurs regrets et excuses. Il n’empêche que des mesures sont prises pour éviter que de tels errements ne se reproduisent.

Parallèlement, une guerre est très vite menée contre la consommation d’alcool entraînant des frictions, voire des rixes entre communautés. Un arrêté préfectoral interdit sa vente aux Sénégalais et aux Kabyles employés dans les ateliers tant à Moulins qu’à Montluçon. Seuls le thé, le café, la limonade et les sirops leur seront autorisés. Même s’ils ne sont pas en reste dans les faits divers, les travailleurs coloniaux sont aussi aussi victimes d’agressions en ville à cause de leur différence. Le 23 décembre 1916, il a suffi à Fellalah ben Meziane d’offrir une cigarette à la femme accompagnant Jean Périat, 26 ans, pour recevoir deux coups de couteau dans l’épaule. À l’audience, Périat expliquera qu’il avait bu et qu’il regrette son accès de violence. Sa victime bardée de médailles, toujours hospitalisée, ne lui témoigne aucune rancune.

Le 1er juillet 1917, deux ouvriers algériens passent près du pont des Bataillots portant des pains. Trois jeunes locaux de 18 ans, Roger, Léon-Roger et Henri-Jean, sous le prétexte d’avoir été heurtés par ces pains, les frappent à coups de nerfs de bœuf. Le trio sera condamné à six jours de prison chacun avec sursis.

Les employés bénéficient d’un syndicat chargé des démarches auprès des autorités et de la défense de leurs intérêts. Pour leur agrément, une fanfare d’une quinzaine d’exécutants est constituée, dès février 1916, ainsi que, peu après, une troupe de spectacle composée de Français et d’Italiens. Et juste avant la catastrophe de l’explosion de février 18, une union coopérative des travailleurs de l’AMS dont le magasin se trouve au 79 rue d’Allier est créée.

Le concours organisé entre les jardins potagers militaires nous apprend qu’il en existait un au sein de l’AMS, bien tenu et prometteur de bonnes récoltes comme les autres dans le secteur.

Au fil des deux années et demie de guerre restantes, l’activité de l’atelier de chargement prouve sa dangerosité permanente dans le cas d’explosions et d’accidents divers. Quant à la dangerosité sournoise des effets délétères des produits manipulés, elle n’est jamais donnée comme origine des décès. Les conditions travail et de vie ainsi que l’atmosphère éprouvante de la guerre peuvent pousser certains à des gestes définitifs. C’est le cas de Pierre Gardier, 46 ans, originaire de Vendhuile dans l’Aisne, marié et père de cinq enfants, mobilisé à l’atelier de Moulins, qui se pend dans une des baraques le 27 mai 1916.

A la mi-septembre, Antoine Lantuéjoul, 20 ans, d’Aurillac, soldat au 53e d’artillerie meurt à l’hôpital 31 au Petit noviciat. En novembre, le soldat M., 27 ans, de Mézières dans les Ardennes, est écrasé par un train alors qu’il était de garde. La thèse du suicide est privilégiée. A la fin du mois, se produit le décès d’Abd-el-Kader Belaouli Oul, suivi de ceux de Gaston Chenel, 22 ans, soldat au 5e escadron du train, venant de Charmes dans le Loiret, et de Mohamed Alit ben Aissa. Peu après, le corps du caporal sénégalais Bredari Diallo est retrouvé le long de la voie ferrée à Varennes après sa disparition de l’atelier plusieurs jours auparavant. Là encore, le suicide est plus que probable. A la mi-décembre ont lieu les obsèques de Michel Secrétain, 48 ans, soldat au 4e escadron du train, originaire d’Aveilles en Ille-et-Vilaine. Le 27 décembre, deux soldats employés eux-aussi à l’atelier sont inhumés : Ambroise Pirour, 48 ans, soldat au 130e RI, originaire de Laval, et Roger Ménager, 26 ans, soldat au 131e RI, né à Chally dans le Loiret.

En janvier 1917, ils sont au moins trois ouvriers kabyles à figurer dans les actes de décès aux côtés de Mamo Sylla, 23 ans, soldat au 85e bataillon de tirailleurs sénégalais, originaire de Guinée française, employé à l’AMS, mort à l’hôpital temporaire 29 (institution du Sacré-Cœur). En février 1917, c’est le tour de Louis Colin, 48 ans, d’Yzeure, mobilisé à l’atelier de chargement.

Catherine Allègre et Marie Mallat sont tuées le 12 avril 1917 en chargeant un obus qui éclate entre leurs mains. Elles seront reconnues mortes pour la France (voir mon article à leur sujet).

Un ouvrier maçon, Nicolas Kalogris, grec, tombe d’un échafaudage dans les dépendances de l’atelier et meurt le lendemain à l’hôpital Saint-Joseph.

Et ils seront encore nombreux à mourir en toute discrétion et dans l’indifférence jusqu’à l’explosion de la nuit du 2 au 3 février 1918 qui restera sans commune mesure avec ses 32 morts, 200 blessés et ses dégâts considérables. Trois semaines après le drame, le directeur informe, par voie de presse, les ouvriers et ouvrières civils qu’ils peuvent être occupés aux heures provisoires de travail de 8h à 12 h et de 14h à 18 h aux salaires horaires de la 2e quinzaine de janvier.

Un nouveau directeur, le colonel d’artillerie Daubresse, prend ses fonctions fin mai. Le commandant Meinhard lui est adjoint. En effet, le colonel Prangey mis en congé deux mois plus tôt a été remplacé temporairement par le capitaine Ressiga.

En septembre 1918, l’AMS recrute toujours. On peut se présenter à l’atelier ou écrire au directeur. Mais en novembre, on signale des départs volontaires d’ouvrières. Elles toucheront un mois de salaires à titre d’indemnité et des bons de transport pour elles et leurs enfants afin de se rendre à leur domicile. Le comité d’initiative d’extension industrielle émet le vœu que les pouvoirs publics remplacent l’AMS après sa cessation de fonctionnement par une industrie d’Etat pour éviter un chômage nombreux.

L’armistice de novembre 1918 entraîne automatiquement la réduction des activités de l’atelier. Le projet d’implantation d’une usine Michelin n’ayant pas abouti (voir mon article), la compagnie PLM acquiert une partie de l’atelier de chargement d’obus et l’affecte à la réparation de wagons. L’autre partie servira de dépôt d’obus désamorcés, annonce parue dans le Progrès de l’Allier du 19 septembre 1919. Aujourd’hui, les bâtiments sont toujours occupés par l’armée et sa 13e Base de Soutien du matériel.

 

Louis Delallier

 

*L’emprise au sol est tellement étendue qu’on doit dénommer les accès et cheminements : porte de France (entrée principale), portes d’Italie, de Belgique, de Russie, d’Angleterre, de Serbie, avenues de Verdun, de l’Yser, de Thann, etc.

**Effectif au 1er février 1918 : 8348 personnes se répartissant en 2 257 militaires français, 814 militaires sénégalais, 869 ouvriers d’artillerie auxiliaires indigènes (OAAI), 459 militaires italiens dont une brigade volante d’environ 700 militaires français spécialistes du bâtiment travaillant de jour, 218 hommes civils, 1 577 femmes (dont 110 secrétaires), 2 154 kabyles et autres coloniaux. La main-d’œuvre militaire et celle n’habitant pas dans les proches environs logent dans des baraquements au sud de l’atelier et, pour les Italiens et les Sénégalais, en bordure du chemin de la Croix-Duret.

***L’achat de quantités très importantes de lait produit dans l’agglomération moulinoise a pour conséquence fâcheuse sa raréfaction et l’augmentation des prix.

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