Ça y est, le train arrive à Moulins ! la preuve ? Elle se trouve dans les travaux de construction d’une gare et de l’aménagement de ses abords qui vont bon train ! La modernité qui gagne le Bourbonnais laisse entrevoir bien des facilités de déplacement bénéfiques pour les affaires, les rencontres, les communications en tout genre et les villégiatures. Quelques années plus tard, les affiches colorées du PLM (Paris-Lyon-Méditerranée) seront autant d’invitations au voyage tellement tentantes.
La compagnie des chemins de fer du Centre lance le chantier le 15 novembre 1851 entre le ruisseau de la rue de Refembre et la rue du Pavé de Bardon (rue Denis-Papin). Le plan-type comprend le bâtiment des voyageurs dont un hall d’accueil spacieux, une salle d’attente pour chacune des trois classes de voyageurs ainsi qu’un buffet pour la restauration. Une année et demie sera nécessaire aux ouvriers pour en venir à bout en raison du manque de matériel et d’outillage perfectionné.
Ce chantier intéresse grandement les habitants et, en premier lieu, les journalistes qui ne manquent pas de faire le point à l’approche de l’achèvement. En mars 1853, la grande activité et le nombre considérable d’ouvriers occupés au terrassement, à la taille de la pierre et à la préparation du bois de charpente annonce la prochaine ouverture de la ligne. En même temps, il faut prévoir la réalisation des accès entre l’embarcadère et le centre-ville. Le 20, les fondations sont creusées, les aqueducs d’assainissement sont établis ; la pose des rails vers Varennes avance ; Les gares de Saint-Pierre-le-Moûtier et Villeneuve sortent de terre.
Le dimanche 3 avril à 11 heures, l’arrivée d’un premier train depuis Nevers remorqué par deux locomotives composé d’un grand nombre de wagons chargés de matériaux pour la construction des bâtiments d’exploitation du chemin de fer est commentée par d’innombrables curieux le long de la voie et surtout à la gare. Le 2e convoi, prévu à 14 heures, tiré par une seule locomotive, se fait attendre car il dépose de loin en loin sur la ligne les poteaux destinés au télégraphe électrique. Les deux trains réunis tirés par trois locomotives repartent à 18h 30.
Le dimanche suivant, une nouvelle livraison attire tout autant de curieux qui, parfois, envahissent la voie, mais sans causer d’accident grâce à la vigilance des gardiens, des employés de la compagnie et de la police municipale. Les bâtiments provisoires de l’exploitation et les guérites des cantonniers sont presque finis.
Trois autres dimanches de spectacle se succèdent. Le 17, un train et ses deux locomotives transportant du matériel et des meubles pour un employé supérieur de la gare comporte un wagon de 1ère classe, du jamais vu à Moulins ! De 12 à 15 h, l’affluence populaire témoigne que l’intérêt suscité ne faiblit pas. Plusieurs habitants montent dans le train de retour à Nevers tout à l’excitation de la découverte d’un voyage ferroviaire. Ils ont dû éveiller l’envie de ceux restés sur le quai et impatients de connaître leurs impressions ou la crainte des moins confiants dans ce moyen de transport trop nouveau, bruyant et rapide*. Le 24, on assiste au même trafic et on remarque une voiture de 1ère classe et une de 2e classe dans lesquelles se trouvent des employés de la Compagnie et plusieurs Nivernais ayant saisi cette occasion inédite de visiter Moulins. Le passage sous la voie pour la nouvelle avenue d’Yzeure, les voies d’évitement et de débarquement pour effectuer les manœuvres de la gare sont presque terminées et les plaques tournantes vont être posées. La grande avenue moulinoise destinée aux voitures est déblayée pour recevoir empierrement et trottoirs.
Le conseil municipal du 26 avril fait état du contenu de la lettre d’invitation à l’inauguration de la gare envoyée au ministre des Travaux publics : […] « Votre présence à cette solennité serait un témoignage de bienveillance qui consolerait cette cité de la privation des avantages qu’une tête de chemin [embranchement de Roanne] au lieu d’une simple station pouvait lui procurer en compensation du tort considérable que lui causera la perte du roulage, seul aliment de son commerce et de son industrie. […] » Sous couvert d’invitation, cette lettre est sévère pour les pouvoirs publics qui, sans doute en mesure de rétorsion, ne se déplaceront pas.
Finalement, comme le déplore le Mémorial de l’Allier, aucune cérémonie civile ou religieuse ne préside à l’ouverture, le 9 mai 1853, de la première ligne de la Compagnie des chemins de fer du Centre allant du Guétin (Bec d’Allier) à Moulins permettant d’atteindre Saincaize, Bourges, Orléans et Paris. Quelqu’un s’exprime amèrement : « un coup de sifflet et tout est dit. » C’est effectivement décevant pour un tel bouleversement dans les transports.
L’exploitation par la compagnie concessionnaire commence le 22 mai. Le trajet de Paris à Moulins s’effectue en dix heures vingt par le train omnibus et sept heures dix par le train express. Dès le 24 mai 1853, la compagnie met en service le tronçon entre Moulins et Varennes. La liaison vers Vichy se fait ensuite par des voitures hippomobiles pour les touristes et les curistes se rendant à la station thermale. Le premier chef de gare se nomme Claude Droiteau. M. Chrétien est désigné par le ministre des Travaux publics en qualité de commissaire de surveillance administrative du service de la gare de Moulins
Parallèlement, le télégraphe électrique commence à fonctionner entre Moulins et Le Guétin. Deux fils vont de la barrière de la rue de Bourgogne, en passant par les rues du Sommeil et des Potiers, jusqu’à la préfecture où son administration est installée dans les anciens appartements du secrétaire général. Un autre fil conduit « la transmission de la pensée » à la gare.
Quand l’automne raccourcit sérieusement les journées, des réclamations remontent jusqu’au Mémorial de l’Allier qui s’empresse de les rendre publiques tout en assurant aux voyageurs que la municipalité ne restera pas sourde. L’obscurité dans le voisinage de la gare pose le problème de la sécurité routière et piétonne principalement. Plus tard, à l’époque où les éteigneurs de réverbères existent encore, on se plaindra de l’extinction à heures fixes de l’éclairage quel que soit le degré de clarté. Plusieurs interventions municipales seront encore nécessaires pour qu’enfin les employés ne plongent le quartier dans le noir qu’après le dernier train arrivé en gare, retard compris.
L’embellissement du quartier est progressif. La Ville emprunte des fonds pour ces travaux d’utilité publique en vue de compléter l’embarcadère et le relier au centre-ville, élargir les rues menant à la rue de Bourgogne et à prolonger le boulevard des Quatre-Ponts jusqu’aux gares de marchandises et de voyageurs. Dès 1854, est actée la création d’un square arboré et fleuri dans lequel le conseil municipal décide, en 1860, d’implanter un pavillon en forme de rotonde qui abritera un café et un cabinet de lecture. La Rotonde n’existe plus depuis 1909, mais le jardin de la gare a heureusement résisté au temps. Embelli et bien entretenu, il constitue l’un des plus agréables endroits de Moulins.
Louis Delallier
*La virulence des prédictions des opposants propage l’inquiétude, voire la panique comme celle de Dionysius Lardner, physicien irlandais, affirmant que « le voyage en chemin de fer à grande vitesse n'est pas possible car les passagers incapables de respirer mourraient par asphyxie. »
Adolphe Thiers, premier président de la IIIe République, émet un avis définitif, considérant les trains comme « un beau jouet dont le succès ne durera pas ».
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