Les habitués du Progrès de l’Allier sont familiers des chroniques quasi-quotidiennes de Margot alliant causticité, curiosité et auto-dérision relatives à de petits-faits urbains ou à ses concitoyens. Intitulées Aux quatre coins de Moulins, elles paraissent du 14 juin 1935 au 23 janvier 1936. Ce pseudonyme qui, bien sûr, n’a pas été choisi par hasard est l’occasion de quelques escarmouches écrites dont cette réponse à un lecteur qui a écrit au journal lui signifie de ne pas jacasser à tort et à travers : Margot savait que les merles sont des maîtres-chanteurs, il ignorait qu’ils fussent sanctionnistes. Tout arrive.
Son identité n’est pas divulguée, mais les recensements moulinois, les indices disséminés dans la chronique et des évènements festifs liés à la société des Cent-kilos permettent d’avancer l’hypothèse qu’il s’agit d’Émile Favre.
Ce jeune homme, né en 1901 à Vesancy dans l’Ain, fait bien partie de l’équipe du Progrès comme indiqué dans le recensement de 1936. Il habite rue Régemortes. Lorsque Margot se fait l’écho, en août 1935, des plaintes d’habitants de la rue Régemortes excédés par le bruit des klaxons des cars, il se dit dérangé également car lève-tard. Dans les mêmes temps, il annonce prendre ses vacances dans les Alpes, endroit d’où Émile Favre envoie un compte rendu de sa propre villégiature.
En lisant sa prose et même ses vers, on apprend qu’il ne dédaigne pas boire des Pernod au café en compagnie de quelques copains, qu’il pêche pour la première fois au filet dans une « reculée » de l’Allier à la fin du mois de juin 1935 (40 livres de bon goujon récoltées) et qu’il se serait battu en duel au pistolet le 13 juillet suivant*. En octobre, il compte bien se rendre, après minuit, au bal des anciens de la Madeleine où il s’était « follement amusé » l’année précédente. Il passera le réveillon de Noël chez Darmangeat, hôtel-restaurant place aux Foires, animé par l’orchestre Merle. Sans doute un autre drôle d’oiseau !
Le 1er janvier 1936, à 0h 02, il est rue Bertin (siège du Progrès de l’Allier) quand il souhaite une bonne année à un agent de police avec deux baisers sonores.
Ce bon vivant présente la particularité d’un embonpoint suffisant pour avoir été admis dans la société des Cent-kilos (il mesure 1,70 m), laquelle compte dans ses rangs des représentants du barreau, du commerce, de l’hôtellerie, de l’agriculture, la médecine, l’industrie et la presse ! il participe en mai 1936 à la course (du sport pur !) qui oppose à l’occasion de la fête de la rue du Jeu-de-Paume quelques-unes de ces importantes personnes dont Antoine Milleraut, 172 kg, marchand de bois et de charbons, qui l’emporte brillamment (voir à mon article à ce sujet).
A la mi-juillet, il fait partie du jury du concours de dessins d’enfants organisé par le Progrès.
Puis, ce journaliste, rempli d’empathie pour sa ville d’adoption et ses habitants, semble avoir disparu de la vie moulinoise.
Sa fiche militaire indique que la mobilisation générale de septembre 1939 le concerne et qu’il est affecté au service auxiliaire jusqu’à sa réforme temporaire le 19 avril 1940 pour plusieurs sérieux problèmes de santé. Il meurt dans son village natal en 1949.
Louis Delallier
*Margot aurait affronté le jeune D. en deux « manches ». Son adversaire, bien que croyant avoir été blessé à l’oreille, a tenu à continuer pour un deuxième échange de balles qui n’a rien donné. Les deux hommes se seraient réconciliés.
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