Un journaliste du Progrès de l’Allier se balade au marché couvert le vendredi 8 octobre 1937 pour prendre la température. Il s’adresse à une femme habituée des lieux et connue pour son franc-parler ainsi que son bon sens. Elle ne se prive pas de donner son avis si l’occasion se présente. Ce jour-là, elle maugrée et se dit esquintée. Chargée de paniers bien remplis, elle affirme avoir passé une heure et demie de plus que d’habitude pour faire ses achats. Elle désigne le responsable. C’est monsieur le maire qui a réorganisé la répartition des produits. Les légumes, les œufs, le beurre ne sont plus au même endroit. Elle s’y perd. Pour elle, ce ne sont que des faveurs pour les riches.
Le journaliste lui ayant rappelé que monsieur Boudet était socialiste, elle s’emporte « Socialiste ! vous voulez rire… lui, socialiste, pas plus que vous et moi ». Un exemple, ajoute-t-elle, est sa décision pour les coquetiers. Deux agents barrent aux ménagères l’entrée du marché aux volailles. A 10 heures au premier coup de cloche, les coquetiers se précipitent dans le pavillon réservé. Et ce n’est qu’au deuxième coup de cloche une demi-heure plus tard que les acheteurs ordinaires peuvent y entrer. Ils ne trouvent rien d’autre que des poulets de seconde catégorie de sept à huit francs de plus parce que déjà plumés. C’est ça le socialisme s’énerve-t-elle ? elle est presque sûre que les professionnels ont versé des dessous de table à la mairie. On le lui a dit...* Parallèlement, le prix des places pour les simples jardiniers et jardinières a triplé. Même l’octroi est encore une façon de prendre de l’argent aux petites gens. Et elle ne parle pas du coût de l’hôpital bien trop grand et vide. Et de ces magasins dont la fermeture hebdomadaire ne tombe pas le même jour ! pour elle, le maire a tout manigancé et menace de se plaindre à son ami Marx Dormoy (maire de Montluçon) si on ne l’écoute pas. Elle conclut que si les femmes avaient le droit de vote, on en verrait de drôles. Aux affaires, elles seraient moins bêtes que les hommes.
Après la parution de l’article, des lecteurs écrivent au journal pour ajouter leurs plaintes à celles de l’interviewée. Une mère de famille explique qu’elle doit laisser sa poussette à l’entrée du marché par manque de place dans les allées au risque qu’un de ses enfants ne soit renversé par une des voitures qui pénétrent dans l’allée centrale à au moins 40 km/h ou par un des nombreux vélos.
Des clients assurent qu’il faudrait une échelle pour voir par-dessus les tables où sont présentés les primeurs, faites pour les marchands et les banquets. On en profite pour parler d’une table à 17 000 francs (avec la vaisselle en porcelaine aux armes de la ville de Moulins) commandée pour le cinquantenaire du lycée Banville. Le marché devient trop petit mais quinze tables de cinq mètres sont inoccupées depuis cinq mois. Dans le pavillon n° 1 qui prend l’eau, les commerçants doivent s’abriter sous une bâche.
Et savez-vous qu’il n’y a pas l’eau au marché ? Comment lave-t-on les verres dans les buvettes qui n’ont pas fait installer l’eau à leurs frais ? Qu’attend la commisison d’hygiène pour faire son travail ?
Au pavillon n° 4, les marchands de tissus ont vu leurs emplacements réduits bien que le marché ait été agrandi. Alors ils se sont installés brièvement dans l’allée principale avant de regagner leur pavillon, menacés d’expulsion qu’ils étaient. Certains sont partis (De la concurrence en moins pour les autres grincent certains) chassés également par les courants d’air et la pluie bien dérangeants principalement près des portes où les verrières promises n’ont jamais été posées !
Quand la commission du marché fait sa ronde, on remarque que tous les élus, bien sages, sont là entourant le maire. L’incompétence alliée à l’obéissance, voilà ce qui caractérise les élus conclut le chaland excédé.
Louis Delallier
*Le syndicat des expéditeurs de volailles entrera dans la danse à son tour par une lettre envoyée au Progrès de l’Allier une dizaine de jours plus tard. Ils réfutent avoir donné une quelconque somme à la municipalité pour obtenir des passe-droits. Ils ont réclamé et obtenu en toute transparence un marché de vente en gros pour les volailles. En effet, le marché était tellement encombré que leurs achats en étaient rendus impossibles. Si un marché de détail était mis en place, ils se garderaient bien d’y intervenir. Ce marché réservé aux coquetiers a ouvert le vendredi 9 juillet.
/image%2F0437758%2F20260111%2Fob_5ef484_79-marche.jpg)