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Le grenier de mon Moulins

Histoire de Moulins (Allier) et anecdotes anciennes

De jeunes Serbes au lycée Banville

Publié le 8 Février 2026 par Louisdelallier

De jeunes Serbes au lycée Banville

Après les Guerres balkaniques de 1912/1913*, la France et la Serbie concluent un accord pour l’envoi de cinq-cents enfants orphelins en France, signe de leurs bonnes relations. Le déclenchement de la Première Guerre en retarde la mise en œuvre tout en rendant cette entraide encore plus cruciale. La population serbe à nouveau sous le feu de l’ennemi fuit les bombes, les destructions, les maladies qui surgissent. En 1915, elle se dirige vers la Grèce, l’Albanie, la Tunisie en affrontant les plus grands périls. Le ministère serbe de l’Education se tourne vers la France amicale à la recherche d’une solution. Il lui est aussitôt répondu « Que tous les élèves viennent, sans égard à leur nombre ! »

On assiste alors à l’arrivée de plus de mille élèves et étudiants serbes, accompagnés de leurs professeurs, qui viennent grossir les rangs de leurs compatriotes déjà parvenus à Paris et dans le Midi. Consigne est donnée de favoriser leur intégration grâce à un encadrement chaleureux pour éviter le repli communautariste, tout en évitant la perte du sentiment national. Le long cheminement depuis la Serbie a été mis à profit pour préparer les jeunes émigrés à leur terre d’accueil.

A Moulins, l’arrivée de vingt-huit étudiants et d’un maître chef de groupe est annoncée par le préfet des Bouches-du-Rhône pour le jeudi 27 janvier 1916. Ils descendent du train à 17h 16 la veille de la date prévue. Leur accompagnateur est Michel Loukitch qui enseignait les mathématiques au lycée de Prizren. Bien que l’information n’ait été révélée qu’à peu de personnes, le quai de la gare et la salle des pas-perdus sont encombrés de curieux qui ont commencé par apercevoir le préfet, M. Maestracci, M. Vrin, son secrétaire général, MM. Darfour, maire de Moulins, Malard, inspecteur d’académie, Gaston Godey, proviseur du lycée Banville et autres personnalités. Les jeunes gens, de 14 à 18 ans, à l’air militaire, sont vêtus d’un long manteau kaki et coiffés d’un bonnet de laine. Certains sont fils de sous-préfets, de percepteurs et autres fonctionnaires d’importance et ne connaissent que quelques mots de français contrairement à M. Loukitch. Ce dernier est très avantageusement décrit par le journaliste du Courrier de l’Allier : « trente-neuf ans, très grand, merveilleusement découplé, très homme du monde. »

« Vous voici en France, ce sera votre seconde patrie ; elle vous y reçoit à bras ouverts et vous traitera comme ses propres enfants ; je vous en donne l’assurance. », tels sont les propos du préfet.

Aux « vive la Serbie ! » de la foule, les jeunes voyageurs répondent « vive la Frince ! ». Les grands du lycée crient « Hip ! hip ! hourra ! vive la Serbie ! ».

Le porche du lycée arbore les couleurs serbes qui sont saluées avec respect. L’installation est menée par le proviseur et par MM. Henry, censeur, et Boivin économe. Les huit plus jeunes logeront dans le dortoir voisin de l’infirmerie. Chacun à son tour s’approche, pour baiser, avec considération, la main, de la maternelle infirmière Mme Léonie Guimon toute retournée. Le dortoir situé au-dessus de la salle d’études, dans la grande cour, est attribué aux vingt autres et leur professeur.

Un brin de toilette plus tard, tous vont visiter la salle d’études qui leur est réservée où un portrait de Pierre 1er de Serbie est bien visible. Michel Loukitch prend le temps de raconter aux journalistes présents leur pénible expédition à travers l’Albanie, marécageuse et inhospitalière, sans routes et sans véhicules, où le pain leur a été vendu très cher. Il raconte leur embarquement sur un paquebot transportant quatre-cents passagers, l’attente angoissante de quatre jours et trois nuits avant le départ sous la menace d’un sous-marin autrichien, le débarquement en Italie à Brindisi, le voyage en train jusqu’à Vintimille et la délivrance à Marseille après deux mois et deux jours d’errance. Tous conservent l’espoir que ce cauchemar finira et qu’ils retrouveront enfin leurs proches. Le lendemain, chaque membre du groupe peut se doucher, se faire couper les cheveux et être examiné par le docteur Lougnon qui les trouve en excellente santé. A 16 heures, le verre de l’amitié réunit ces nouveaux élèves, les élus, le préfet et l’inspecteur d’académie.

Le lundi suivant, ils sont confiés à M. Camus, un enseignant de l’école primaire aguerri par ses trente-deux ans passés comme instituteur public à Besson à quelque quinze kilomètres de Moulins.

Cette éclaircie sera de courte durée. En effet, la guerre rattrape vingt-et-un d’entre eux qui doivent subir le conseil de révision à l’hôpital temporaire de Saint-Gilles (actuel établissement Saint-Benoît) à la suite de l’appel sous les drapeaux de tous les ressortissants serbes mobilisables. Déclarés bons pour le service, ils quittent Moulins le mercredi 15 mars avec le professeur Loukitch. Une discrète manifestation de témoignage d’amitié termine leur trop court séjour avant leur départ en train à 19 heures pour Toulon-sur-Mer d’où ils doivent prendre la direction de Corfou. C’est là que l’armée serbe reconstituée par les soins de la France s’est regroupée. Sur le quai de la gare, l’émotion est immense.

Heureux coup de théâtre ! ils sont de retour dans la nuit du 19 au 20 mars. Les visites et les contre-visites effectuées à Toulon ont amené à la conclusion qu’on n’avait pas besoin d’eux…

Pour aider à une meilleure connaissance et compréhension de l’histoire de leur pays, M. Bousquet, professeur d’histoire, est chargé d’une conférence sur la Serbie, le mercredi 12 avril à 20h 30, suivie d’un divertissement musical.

Le lycée Banville donne aussi une représentation le mercredi 14 juin 1916 à 20h 30 dans sa salle des fêtes. Il s’agit, cette fois, de pourvoir à la fourniture de vêtements aux élèves serbes dénués de tout après leur terrible périple. La maison Kimpel, marchande de musique place de l’Hôtel-de-Ville, et le concierge du lycée sont chargés de la location des places. Le succès est au rendez-vous. Après un hommage vibrant et patriotique rendu à la jeunesse française, héroïque sur le front, par M. Gautier, professeur de première, la partie musicale satisfait les plus exigeants. Elle réunit les meilleurs artistes de la ville, un baryton, lauréat du Conservatoire en traitement dans un hôpital de la région. Le programme comporte notamment une opérette et une pièce de théâtre en un acte inédit et en vers d’un Moulinois et des chants nationaux interprétés par les jeunes hôtes serbes et alliés. L’organisation de cette soirée de bienfaisance est due à des élèves ou anciens élèves du lycée épaulés par quelques généreux contributeurs. Elle rapporte 1 141,10 francs**. A la fin du mois, le Comité des réfugiés de Moulins envoie à l’Œuvre du vêtement serbe 50 francs.

Le samedi 24 juin, neuf Serbes, âgés de 13 et 14 ans, passés par Corfou et Bastia, sont accueillis au lycée. Leurs pères, officiers ou soldats, ont rejoint l’armée serbe reconstituées à Salonique. Les fonds récoltés permettent de leur attribuer un trousseau constitué de vêtements, linge et chaussures.

Une journée serbe nationale se déroule le dimanche 25 juin à l’initiative du Comité de Secours national, autorisée par le gouvernement. Insignes et objets sont mis en vente : trois affiches sur l’exode serbe illustrées par Théophile Steinlen, Charles Fouqueray et Mourgue, des insignes, médailles des graveurs Lordonnois, Bargas et Lalique, également à la portée de tous les porte-monnaie car on en trouve en carton, aluminium, cuivre, bronze et même argent. Les sujets sélectionnés sont des effigies du roi Pierre et du prince Alexandre, armes des nations alliées, armes serbes, armes françaises, mère et vieillard serbes fuyant leur foyer, devise de la famille régnante en Serbie, retraite sous la neige, fraternité d’armes.

A Moulins, le temps triste et frais ne rebute pas les quêteuses et quêteurs qui se postent aux portes des églises et tous les jeunes qui parcourent les rues et accrochent les insignes au vêtement des passants contre une obole. La pluie qui se met à tomber un peu avant midi et tout l’après-midi ralentit la collecte qui atteint quand même 3 000 francs, considérés comme un résultat magnifique. Le dimanche 9 juillet, des élèves du lycée Banville prennent du temps pour écouler ce qu’il reste des produits de bienfaisance.

Le dimanche 2 juillet à 14h 30, un concert de bienfaisance pour le Foyer du blessé et les jeunes Serbes est donné dans la cour du Petit lycée auquel participent deux artistes de l’Opéra de Paris, Jean Noté et Louise Mancini, soprano dramatique. Les marchands de musique, les libraires, les bureaux de tabac du centre-ville et le concierge du lycée sont dépositaires des places. Le programme copieux comprend notamment des œuvres de Messager, Delibes, Saint-Saëns, Massenet, Meyerbeer, des chants populaires serbes dirigées par M. Belin, directeur de l’école nationale de musique à Moulins, accompagné au piano par madame Mariska Rozsa-Coutan (petite-fille de Marius Boulard). On note parmi les interprètes Victor Sevrhac, chansonnier des cabarets de Montmartre, M. Maury, baryton léger, l’adjudant Vrillaud, le sergent Decombas et Mlle Béraud. Les blessés de guerre hospitalisés à Moulins sont invités. Sur la recette de 1 203 francs, 175 sont remis au proviseur du lycée pour les jeunes Serbes.

Avant les vacances scolaires de la mi-juillet, un appel est lancé par voie de presse aux habitants susceptibles de s’occuper d’un élève pour une durée à déterminer. Il n’est pas nécessaire d’avoir des enfants scolarisés au lycée. Il suffit que l’honorabilité de la famille soit incontestable. La présence d’un fils de 12 à 17 ans est souhaitée. Plusieurs jeunes exilés sont déjà presque adoptés par des Moulinois.

En septembre, le ministère de l’Instruction publique fait savoir qu’il autorise les élèves serbes scolarisés en France à présenter leur langue maternelle comme langue vivante aux épreuves du baccalauréat commençant le 16 octobre.

Début janvier, le gouvernement royal serbe décide en accord avec les gouvernement français un nouvel examen des Serbes résidant en France et dans les pays limitrophes. Les certificats d’exemption de l’année passée sont annulés. Trois centres d’examen : Paris, Toulon et Bellegarde dans l’Ain sont retenus. Les bons pour le service seront mis en route pour le dépôt de ramassage de Toulon. Les autres devront obtenir le certificat d’exemption et le passeport serbe régulier. S’ils ne remplissent pas cette obligation, ils seront considérés comme déserteurs et dirigés sous escorte à Toulon. Sont concernés, les hommes nés entre le 1er janvier 1862 et le 31 décembre 1898, ce qui semble exclure les jeunes gens du lycée Banville.

La légation royale serbe sollicite l’autorisation pour ses compatriotes scolarisés de ne pas suivre leurs cours le 27 janvier, jour férié en Serbie, qui est aussi le jour anniversaire de l’arrivée à Moulins. C’est l’occasion pour les résidents temporaires du lycée Banville de remercier en ce jour de fête les personnes leur ayant témoigné autant de sympathie et de réconfort. Une soirée gratuite se déroule à leur initiative dans la salle des fêtes du lycée : conférence de M. Hannaire, professeur de 4e, sur la poésie et la guerre et partie artistique. Un des élèves serbes formalise, au nom de ses camarades, la gratitude ressentie. L’allocution patriotique du colonel, commandant d’armes, émeut l’assistance nombreuse malgré le froid vif. Les pensionnaires du lycée de jeunes filles, qui n’ont pas pu se déplacer, ont adressé un don pécuniaire important.

Plus d’information ne paraît dans la presse locale sur le devenir des Serbes moulinois. Sont-ils déjà repartis quand un rapatriement général est annoncé après l’armistice de novembre 1918 ?

 

Louis Delallier

 

*Les guerres balkaniques ou guerres des Balkans divisent cette partie de l’Europe en 1912 et 1913. L’Empire ottoman, en déliquescence, suscite les convoitises de quelques pays souhaitant, dans un élan nationaliste, agrandir leur territoire au prix d’alliances fragiles. Serbes, Bulgares, Grecs et Monténégrins chassent les Turcs de Macédoine et du Kosovo, les Albanais proclament l’indépendance de leur État. Au printemps 1913, les coalisés de l’automne se retournent contre la Bulgarie, leur ancienne alliée, qui conteste le partage de la Macédoine. « Répétition générale » de la Première Guerre mondiale, notamment par les armements utilisés, les guerres balkaniques furent aussi la matrice des conflits ultérieurs. (Site Hérodote.net)

**Environ 3 506 euros d’après le convertisseur de l’Insee.

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