Caricature d'Edouard Pépin parue le 17 mars 1878 dans le Grelot prédisant la perte de majorité des conservateurs au Sénat (Gallica)
Des pétitions existent dans de nombreux domaines que ce soit pour l’installation d’une borne-fontaine, la couverture d’un ruisseau nauséabond ou encore pallier des problèmes d’éclairage public.
Celle qui circule à Moulins en juin 1878 est d’un autre ordre. Gabriel Vigne, maire, a pris un arrêté conforme à la délibération du conseil municipal du 8 juin précédent. Le rapport discuté ce jour-là fait état des encombrements découlant de la procession du Sacré-Cœur se déplaçant un vendredi, jour de marché, dans les quartiers les plus commerçants de la ville. Bien que ne commençant qu’à 19 heures, sa préparation avec l’élévation d’un reposoir monumental sur la place d’Allier contraint les marchands forains qui y ont loué une place à quitter les lieux plus tôt. La chaussée et les trottoirs sont envahis jusqu’à l’obstruction. Il est rappelé, avec une mauvaise foi certaine, que le passage ne peut même pas être forcé sous peine de poursuites correctionnelles pour avoir troublé un exercice du culte… Ne pouvant interdire cette manifestation sans motif sérieux, les élus municipaux décident de modifier son itinéraire. ils font figurer au compte rendu cette sorte de mise au point : « La liberté ne consiste pas à interdire réciproquement le plus de choses possibles, mais au contraire de tolérer tout ce qui n’est pas défendu par la loi ou n’est pas incompatible avec la paix publique »
L’arrêté, apposé le dimanche 23 sur les murs de la ville, annonce donc le parcours nouveau de la procession du Sacré-Cœur du vendredi 28 juin* : Cathédrale, rue du Cherche-Midi (partie de la rue de Paris actuelle), rue de Paris, cours de Bercy, place aux Foires (place Jean-Moulin), rue Tapet (Mathieu-de-Dombasle), église du Sacré-Cœur, rue et la place Saint-Gilles (Garibaldi), rue Régemortes, rue de la Levée du Pont (Félix-Mathé), cours de Bercy et Cathédrale.
A cette lecture, l’émotion est forte rue et place d’Allier, rue Notre-Dame (François-Péron) ainsi que rue de l’Horloge. Presque tous les commerçants s’insurgent de voir leurs magasins exclus du passage de la foule composant habituellement le cortège. Aussitôt, une pétition circule, très vite signée par 127 personnes** :
Moulins, le 24 juin 1878
Nous, soussignés, habitants de la rue Notre-Dame, rue de l’Horloge, rue et place d’Allier, avons l’honneur de demander à MM. le préfet et les autorités de la ville que l’itinéraire de la procession du Sacré-Cœur soit le même que les années précédentes.
Il n’en faut pas plus pour susciter une réaction épidermique de monsieur le maire (Républicain, ce qui a toute son importance dans ce cas précis !). Il fait stopper la circulation de la pétition et convoquer le pétitionnaire en chef, à savoir Victor Coussat, tapissier place d’Allier. Ce dernier doit se rendre le lundi même au bureau du commissaire de police (dépendant alors du maire) qui le menace d’une traduction en correctionnelle où il risque une peine de prison et une amende. En plus de sa méthode jugée inacceptable, il lui est reproché la présence de dix noms de femmes et enfants sur la liste. M. Coussat s’offusque de cet argument. Il n’y a aucun enfant et les femmes partie prenante le sont parce qu’elles exploitent un commerce en leur nom propre assure-t-il.
Le lendemain, il est à nouveau sommé de venir au commissariat où un choix lui est proposé entre la saisie de sa pétition ou une verbalisation. Il sera verbalisé car il déclare que la pétition appartient à ses signataires et qu’il compte, en compagnie d’une délégation, demander directement à M. le Maire de la légaliser. S’ensuivra un nouveau refus de Gabriel Vigne, convaincu que des enfants et un commerçant qu’il dédaigne ouvertement ont signé et que le commerce a tout à y gagner. Cette position est naturellement en contradiction avec l’avis des marchands qui souhaitent en référer au préfet, Olivier d’Ormesson.
Puis, comme par provocation supplémentaire, le maire fait afficher un deuxième arrêté (daté du 25 juin) stipulant qu’un autre parcours sera modifié. Il s’agit de celui de la procession avec chants de cantiques pendant le défilé, organisée par l’église Saint-Pierre et passant par le cours Lavieuville (boulevard Ledru-Rollin) devant le temple au moment où les protestants seront réunis. Dans l’intérêt des deux cultes et pour éviter les conflits, le cours sera interdit entre la rue Saint-Martin (rue de Lyon) et la rue des Noyers (rue Achille Roche).
Il paraît que les protestants n’ont pas apprécié qu’on les taxe ainsi d’intolérance. De son côté, M. le curé de Saint-Pierre annule purement et simplement sa procession et remercie tous ceux qui ont déjà participé financièrement et activement à l’ornementation des reposoirs.
Victor Coussat, toujours sur la sellette, est accusé dans les colonnes du Républicain de l’Allier de s’être fait accompagner des abbés Melin et Tabourdeau pour obtenir davantage de réactions favorables à sa pétition. Il demande par écrit la publication de son démenti formel. L’abbé Melin envoie aussi un courrier dans ce sens au rédacteur du Républicain. Le préfet, quant à lui, s’entretient avec le maire de la légalisation des signatures et répond à M. Coussat de retourner au cabinet de l’élu pour faire le point. Cette nouvelle rencontre aboutit à la reconnaissance officielle de 74 des 127 signatures en attendant des justifications pour le reste. L’arrêté est toutefois maintenu.
L’évêque se mêle de l’affaire en interpellant le préfet à son tour, lequel s’avoue impuissant. En effet, l’arrêté d’un maire interdisant clairement la procession aurait pu être cassé, mais rien n’est envisageable légalement contre un maire « facétieux » même s’il faisait faire le tour de la ville aux catholiques jusqu’à minuit…
Ces complications et péripéties résumables entre un bras de fer entre des Républicains décisionnaires et des croyants aux us et coutumes devenus trop ostentatoires aboutissent à la suppression de l’habituelle procession du Sacré-Cœur par les autorités religieuses elles-mêmes. Bien qu’écourtée, il y aura malgré tout une sortie publique. Mgr l’évêque, le clergé et des fidèles poussés par un élan religieux encore plus fort et fiers d’afficher leur foi partent de la cathédrale en direction de l’église du Sacré-Cœur qui accueille la fête votive. Le général de Biré et ses soldats occupent le premier rang, au plus près du chœur. C’est la foule des grands jours et les places manquent. Beaucoup de paroissiens, tout à leur recueillement, ont dû se regrouper sur la place d’Allier. A l’intérieur, la Lyre moulinoise prête son concours aux chants.
Le retour de Mgr de Dreux-Brézé et d’un cortège tout aussi fourni qu’à l’aller s’effectue avec la même ferveur contenue. Les passants se découvrent et s’inclinent. La cathédrale se remplit à son tour pour une bénédiction épiscopale.
Le Mémorial de l’Allier, à la suite de son compte-rendu, note que des magasins sont restés fermés pendant les déplacements et affirme que « les mesures arbitraires et vexatoires sont presque toujours des mesures inutiles qui tournent contre ceux qui les ont prises ».
Juste après, M. le maire, toujours « facétieux » engage ses concitoyens par voie d’affichage public à célébrer la fête républicaine du 30 juin, à pavoiser et illuminer leurs maisons comme le seront les édifices communaux.
Victor Coussat, quant à lui, a porté plainte contre le Républicain de l’Allier pour avoir publié le 28 juin un courrier qu’il juge injurieux concernant le supposé appui de deux ecclésiastiques pour mieux recueillir des signatures à sa pétition. Il fait appel de l’acquittement prononcé par le tribunal de Moulins et, le 18 novembre, obtient de la cour de Riom 300 francs de dommages et intérêts et l’insertion du jugement dans le Républicain et le Messager de l’Allier.
Au printemps 1879, dans un contexte de guerre aux processions où les interdictions municipales se généralisent (Valence, Reims, Dijon, Cognac, Montpellier, Marseille, Bourges après qu’un commis-voyageur en vins a réclamé l’interdiction au nom de la liberté de conscience et de la sécurité publique, Versailles, etc.), Moulins ne peut pas échapper à la règle. De plus, Eugène Bruel, son nouveau maire depuis décembre 1879 à la suite de la démission de M. Vigne, est animé des mêmes passions anticléricales.
Une polémique surgit en même temps au sujet du parcours de la procession de l’église Saint-Pierre devant obéir aux mêmes impératifs que l’année précédente, à savoir éviter le passage devant le temple protestant. Le Républicain de l’Allier demande, avec une politesse empressée et factice, à son confrère Le Courrier de l’Allier de publier la lettre de Gabriel Vigne de juin 1878 au curé de Saint-Pierre où il est clairement exprimé que le pasteur est à l’origine de cet évitement indispensable pour ne pas offusquer ses fidèles par l’audition de chants catholiques.
Le vendredi 20 juin 1879, le déroulement des deux processions (Sacré-Cœur et Saint-Pierre), selon l’itinéraire imposé par la municipalité, permet d’apprendre que beaucoup de maisons étaient tendues de blanc ou ornées de fleurs sur le chemin des fidèles de Saint-Pierre accompagnés de la musique de Saint-Gilles (actuel Saint-Benoît), que le reposoir installé chaque année près du pont Régemortes par les soldats est remplacé par un reposoir de verdure tout aussi élégant, que la Lyre moulinoise participe et que les pompiers, dépendant de la mairie, ont reçu l’ordre de se tenir éloignés.
La généralisation de cette exacerbation est une réaction à la volonté de l’Eglise catholique de reconquérir l’espace public et la population grâce à la multiplication de manifestations extérieures bien identifiables. Elle s’explique aussi par des changements politiques notables. Le résultat des élections municipales de 1878 favorable aux républicains se répercute sur les sénatoriales du 5 janvier 1879 qui portent au pouvoir 66 sénateurs républicains sur les 82 sièges à renouveler. Le 30 janvier suivant, Jules Grévy, républicain modéré, est élu président de la République en remplacement de Patrice Mac-Mahon, démissionnaire. Constat est fait que les maires dans leurs arrêtés restrictifs utilisent les failles du Concordat de 1801 sur la liberté de culte et utilisent les mêmes arguments comme le trouble à l’ordre public et la présence d’un temple protestant dans leur commune. La politique anticléricale a le vent en poupe et prépare un changement profond de la société française qui aboutira à sa laïcisation par la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État.
En conclusion, voici ce qu’écrit avec acidité le Mémorial de l’Allier du 26 juin 1879 au sujet du maire de Chalon qui, non content d’interdire les processions, s’occupe en plus des paroles des chants religieux en affirmant qu’il est anti-français de chanter « Sauvez la France ». Pour bien enfoncer le clou, le journal termine par ces mots : Pour lui, l’hymne patriotique par excellence c’est de hurler dans les rues, entre deux hoquets de vin, Qu’un sang’impur abreuve nos sillons. Nous ne désespérons pas de voir cet intelligent et zélé magistrat interdire avec approbation du sous-préfet et du préfet, le psaume 19, où l’Eglise chante avec David : Domine salvum fac regem***.
Louis Delallier
* Etablie à Moulins le vendredi depuis 1872 par l’autorité épiscopale.
**Parmi elles : MM Dussourd, Chêne (charcutier), Madoré, Desmaroux (bijoutier), Turlin (frère et sœur), Galinotti, Craquelin (pâtissier), Métivet-Aymond, Durand (charcutier), Veuve Bouchardon, Vidard, Sirieyx père (parapluies), Syrieyx fils, Delaberthe, Comte de Chabannes, Noël (boulanger), Bourdier et Marsepoil (faïences et porcelaines), Cornud-Vannier (nouveautés) et Durond.
***« Seigneur, sauvez le roi », titre du chant qui servait d’hymne national et royal à la France au cours de la messe pendant l’Ancien régime.
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