Nuit du 2 au 3 février 1918, l’atelier de chargement de Moulins saute ! des heures durant des explosions* bouleversent la population, ébranlent les bâtiments, cassent vitres, tuiles, vitrines, vitraux dans l’agglomération déclenchant un vaste sauve-qui-peut (voir mes articles sur ce sujet). Mais qu’en est-il ailleurs ?
Si on se reporte aux entrefilets parus dans des journaux très divers, l’écho en a retenti jusqu’à plus de 260 km.
L’Auvergnat de Paris du 9 février nous offre un tour d’horizon régional des effets ressentis dans le Puy-de-Dôme à Issoire (126 km), où un veilleur de nuit de l’hôpital voit des jets de lumière,
en Haute-Loire à Brioude (157 km), de sourdes détonations font penser à un tremblement de terre, à Chassignoles (186 km), l’air et des carreaux vibrent, à Sainte-Eugénie-de-Villeneuve (185 km), la presque totalité des habitants se réveille en sursaut vers 22h 30 à cause de coups lointains sourds et violents et du tremblement des vitres, à Saint-Vincent (187 km), les sourdes et multiples détonations entendues sont comparables à de violents et lointains coups de tonnerre, à Saint-Privat-d’Allier (201 km), les secousses sont violentes, un paysan voit le ciel rouge vers le nord, au Puy (197 km), les secousses semblent des tremblements de terre,
et dans le Cantal, à Aurillac (237 km), de sourdes détonations ressemblent aussi à un tremblement de terre, à Condat-en-Feniers (168 km), on ressent de violentes commotions sismiques.
Dans le Journal de Roanne du 10 février, on parle du cyclone de Moulins qui, ayant détraqué les voies, surcharge la gare et les cheminots qui s’en tirent toutefois fort bien pour réguler le trafic. Des trains détournés dont ceux passant habituellement par Saint-Germain-des-Fossés (à 43 km au sud de Moulins) effectuent un détour de 150 km par Roanne, Paray-le-Monial ou Monchanin. Les voyageurs concernés acceptent ce contretemps sans mauvaise humeur. C’est à Roanne que le maire de Moulins, Antoine Darfour, rentrant de Lyon par le train, apprend la terrible nouvelle « L’atelier de chargement de Moulins a sauté. Toute la ville est détruite, et les trains n’y vont plus. » (Claude Renaud, La catastrophe de Moulins, 1920, chez Crépin-Leblond). Il devra attendre de reposer le pied dans sa ville, vers midi, pour constater que l’exagération avait voyagé aussi vite que les ondes.
A Saint-Germain-des-Fossés, les vitres d’un train de permissionnaires se brisent. La population est tellement effrayée qu’une automobile de la Croix-Rouge américaine fait l’aller-retour jusqu’à Moulins pour s’informer avec certitude de l’ampleur des dégâts. Un train de secours formé à Riom transporte des médecins, infirmières et pharmaciens à Moulins quand il est arrêté à Saint-Germain-des-Fossés à la fois à cause des rails défectueux et de la volonté du docteur Teulet-Luzié, médecin-chef à Moulins, estimant avoir pris toutes les mesures nécessaires et suffisantes.
Le Journal des débats politiques et littéraires du 8 juillet 1918 parlera de Faverges en Isère (234 km) où les vitres ont tremblé et où le son a été entendu de façon incontestable, de Vienne (199 km), Saint-Sorlin-en-Bugey dans l’Ain (201 km) et de Valence dans la Drôme (261 km), sans doute le lieu le plus éloigné de Moulins.
La Nièvre et la Saône-et-Loire, bien proches, ne sont pas épargnées non plus. Un paysan imagine qu’on tente de forcer sa porte qui s’agite de façon anormale et finit par tirer un coup de fusil dans la serrure sans pour autant faire cesser le « brelottement ». D’autres se persuadent que des revenants viennent leur demander des comptes.
A Clermont-Ferrand, on croit à des expériences militaires dans une ville voisine. On téléphone alors aux autorités militaires qui, évidemment, ne se livraient à aucun exercice surtout si tard, et qui, aussitôt, préparent l’artillerie anti-aérienne par précaution. C’est un appel des usines Michelin qui révèlera l’origine des bruits entendus.
Plus près de Moulins, vingt vitraux de l’église de Bressolles (5 km) - on craint même pour sa solidité - et la sacristie de l’église-abbatiale de Souvigny (12 km) ont beaucoup souffert. A Montluçon (74 km), ce sont des vitres cassées, des portes en ferronnerie secouées fortement et des portes ouvertes refermées seules dans une atmosphère inquiétante. A Vichy, Saint-Pourçain-sur-Sioule et Gannat, le constat est le même, de la casse et du bruit.
La force incommensurable du souffle de l’explosion moulinoise ayant causé inquiétude et effroi à des centaines de kilomètres à la ronde, les Moulinois se ruent sur le service télégraphique pour rassurer leurs proches. La censure prévalant - on est en temps de guerre et, de plus, un site militaire est touché -, ils ne sont autorisés à envoyer que trois mots : en bonne santé. Le dimanche 3 février, il est dénombré plus de 1 200 télégrammes envoyés (200 dans une journée ordinaire) et 1 438 arrivés (contre 190 normalement). Pendant plusieurs jours encore, appels téléphoniques et courriers atteignent des records.
La presse nationale, impatiente de publier du nouveau, se penche sur les causes du drame. Ainsi La Dépêche du 7 février 1918 affirme-t-elle que l’enquête du général Payeur est terminée et que ce dernier, de retour à Paris, a communiqué ses conclusions au ministre de l’Armement : l’incendie semble est dû à un court-circuit dans l’atelier de chargement d’obus de 37.
Le journal La Mayenne du 17 mai 1919 publie cinq lignes expliquant que la catastrophe des ateliers de chargement d’obus a été causée par un attentat. La Dépêche du Berry du 15 janvier 1920 apprend à ses lecteurs que l’instruction ouverte par le parquet de Moulins pour incendie et destruction volontaires à l’aide de substances explosives de l’atelier de chargement de Moulins se clôt par un non-lieu.
Claude Renaud dans son ouvrage examine la thèse de l’attentat qu’il étaye par plusieurs éléments entremêlés : le vol de deux fusées d’amorçage le 29 janvier, dont l’une est retrouvée sur place ainsi que des restes qui pourraient être ceux de la deuxième fusée. Puis, il reprend le déroulé des faits en s’appuyant sur des témoignages extérieurs tout en conservant assez de prudence pour ne rien affirmer catégoriquement. Il fait également état des conjectures ayant eu cours aussitôt le calme revenu pour les démonter avec objectivité. Le mystère restera donc entier.
Louis Delallier
* Trente-deux ouvriers sont tués, 200 sont blessés.