Pierre Chevalier participe au match de six heures au vélodrome de Moulins, le 6 août 1899, sous une chaleur torride, et à la revanche au vélodrome de Dijon le 15 août suivant. Il remporte les deux épreuves haut-la-main devant ses deux adversaires dijonnais Bergey et Louis Capelle.
Jusque-là rien que de très banal dans cette période où se développent les compétitions cyclistes qui offrent à de jeunes hommes la possibilité de changer de condition à la force du mollet et de découvrir du pays. Et pour certains, comme Pierre Chevalier, natif de Besson, c’est le début d’une aventure qu’il ne pouvait envisager.
Sa fiche militaire le signalant à New-York au restaurant du Chat-Noir en décembre 1900, à l’hôtel de Logerot 5th avenue-corner 18th street en juin 1902 et à Londres en 1908, il ne reste plus qu’à partir sur ses traces.
Les journaux américains comme les journaux sportifs français apportent bien des informations sur la carrière particulière de ce fils de voiturier bourbonnais. En dehors de compétitions locales, son nom apparaît notamment dans Paris-Brest-Paris (74e) en 1891, dans Paris-Royan en 1897 (6e) et Paris-Roubaix (4e) en avril 1899.
En mai suivant, il brille dans les 100 heures de Roubaix ou « épreuve des Fous » qui durent 4 jours, 4 nuits et 4 heures en mai 1899. A propos de cette course, un journaliste de la Cocarde écrit : « Maintenant, je serai très satisfait si on peut me prouver l’utilité d’une course aussi idiote ». Il se place 3e derrière l’inatteignable champion Miller et derrière Jean Fischer qui deviendra son acolyte.
En juillet, ce sont les 24 heures de Verviers, puis celles de Lille qu’il termine à la 7e place après une chute. Il y affronte, entre autres, Maurice Garin (vainqueur du premier Tour de France en 1903) qui abandonne à la 12e heure et Fischer. Il est beaucoup question de Chevalier dans les commentaires du journal le Vélo :
Chevalier regarde lamentablement défiler le ciment sous ses roues - il revient à la vie juste avant le coup de pistolet de la 17e heure. Vers 13 heures, le peloton se promène à une allure d’enterrement pendant une demi-heure et écoute Chevalier lire à haute voix dans Le Vélo le compte rendu des premières heures.
De démonstration d’endurance en démonstration d’endurance, le voici sur la piste du Madison square Garden* en décembre pour les six jours de New-York disputés pour la première fois par équipe de deux de même nationalité et de même équipe. « Les Parisians », Jean Fischer, son coéquipier, et lui réussissent une course superbe et enthousiasment la foule. Longtemps dans le groupe de tête, Chevalier perd l’équilibre et chute dans un virage, ce qui coûtera la victoire aux Français qui terminent 4e. Au cours du tour de piste d’après compétition, ils sont ovationnés et reçoivent un magnifique bouquet tricolore. Chacun a gagné 1 000 francs (équivalents à 4 269 euros en 1901). Le Club français les régale ensuite d’un copieux dîner.
De retour en France, Chevalier participe dans des courses au vélodrome de Moulins et à Cosne-sur-l’Œil au printemps 1900. La parenthèse bourbonnaise est assez brève car il est engagé dans trois épreuves cyclistes professionnelles (statut olympique sans médaille) des Jeux Olympiques de Paris en septembre au vélodrome municipal de Vincennes :
1er devant Moussier, lui aussi de Moulins, du 3000 mètres, handicap, sur 67 participants de 13 pays.
2e en équipe avec Rollin, devant Moussier et Roudon, du grand prix régional sur 23 participants français.
9e des 24 heures du Bol d'Or sur 12 participants de 6 pays
En 1901, il a 27 ans et enchaîne les courses comme en avril Toulouse-Luchon-Toulouse (3e) et Paris-Roubaix (9e), en mai Bordeaux-Paris (abandon à Châtellerault), en août Paris-Brest (8e), en septembre Toulouse-Luchon (3e) derrière Fischer (2e) et surtout son deuxième Six jours de New-York du 9 au 14 décembre.
La presse donne des détails sur ce voyage. Les dix coureurs européens** s’embarquent sur l’Alma le 8 novembre au Havre pour Southampton. L’un d’eux, Frédéric, a oublié sa malle et Fischer qui ne veut pas perdre les fruits de son entraînement à Longchamp veut louer une bicyclette à Southampton pour gagner Bournemouth à 52 km. Mais le temps manque et tous montent dans le Saint-Paul de l’American Line qui passe par Cherbourg avant de prendre le large vers les États-Unis. Fischer a oublié son petit tonneau de vin à la douane anglaise. A leur arrivée à New-York le samedi 14 novembre au matin, ils découvrent de nombreux sportifs et amateurs de cyclisme réunis sur les docks à les attendre. Il leur faut subir de longues formalités douanières car la plupart ne possède pas les 50 dollars réglementaires. Les organisateurs, Powers et Kennedy, les reçoivent au 21e étage du Saint-Paul building. Le dimanche est jour de repos. Le lundi, les bicyclettes sont distribuées (marque Rambler et pneumatiques Fischer pour Chevalier et Fischer). En attendant le montage de la piste du Madison, on se met au travail au vélodrome de Berkeley-Oval pour tourner 142 heures dans la meilleure condition physique possible.
A la 37e heure, les spectateurs assistent à un évènement surprenant : le mariage de Pierre Chevalier sur la pelouse (en 1898, Charles Miller en avait fait autant). Un pasteur (5 dollars), une bague de fiançailles, un anneau nuptial, un déjeuner pour les témoins (20 dollars), il est impossible de savoir ce que vaut un tel engagement. Un journaliste de l’Echo de Paris se demande même ce qu’il adviendra de la charmante épouse américaine qui joue les soigneuses.
A la 70e heure, Chevalier perd un demi-tour à cause d’une réaction trop tardive. Les parieurs sont énervés.
A la 80e, il démarre brusquement et acquiert une avance de deux tiers de tour. Le public s’enflamme, une vraie frénésie. Il rattrape son tour de retard. La Marseillaise retentit. Fischer endormi se réveille et arrive en gambadant, fou de joie.
Mais à la 84e heure, en rentrant sur la piste, Chevalier accroche Mac Lean. Ils tombent violemment à terre. Leurs équipiers les remplacent aussitôt. Et c’est la catastrophe ! Fischer, Frédéric et Hall heurtent contre la barrière lourdement. Les cinq hommes sont relevés, très touchés, sauf Mac Lean qui n’a rien. La confusion est grande. Fischer et Chevalier sont incapables de continuer : clavicule cassée pour Fischer et violentes contusions aux reins pour Chevalier qui ne peut plus tenir en selle. C’est l’occasion pour les deux médecins sollicités de s’injurier et se battre après avoir parié 10 dollars sur une épaule cassée ou démise… Les Français choisissent d’aller se faire soigner chez des amis new-yorkais. Ils seront sur pied pour assister à l’ovation faite aux vainqueurs Robert Walthour et Archie McEachern. Les classés sont présentés individuellement et des Français qui font un tour d’honneur. Applaudissements nourris et Marseillaise. Fischer en chapeau haut-de-forme grimpe aux côtés du speaker et remercie en anglais comme il peut. Un spectateur a été surpris à jeter des clous sur la piste.
Chevalier, bien remis, prend part du lundi 30 décembre jusque dans la nuit du samedi 4 au dimanche 5 janvier 1902 aux Six jours de Boston dont il finit 7e. Puis, infatigable, il court les Six jours de Philadelphie avec Fischer à l’Armory Hall. La piste de 135 mètres, très sure et rapide a été construite sur les plans de M. Prince. Chevalier et Fischer affirment qu’ils ont les jambes faites et que le sommeil n’a plus d’atteinte sur eux. Ils se placent 7e sur neuf équipes en lice.
Revenu en France, il participe au grand prix d’Angers en mai, à la course Marseille-Paris où il réalise son meilleur podium d’une grande épreuve (3e). Quinze coureurs de vitesse et quarante-et-un routiers étaient engagés dont Charles Kerff. Ce dernier tombe de sa machine après le passage à niveau de Bouc-Cabries près du Plan-Marseillais et meurt à l’hôpital peu après son arrivée.
Le Tour de France de 1904 (2e du nom) mettra un terme à sa carrière. Sous les couleurs de l’équipe La Française, il obtient une belle 3e place de la 1ère étape Paris-Lyon (467 km) à 19 min 54 s. Mais le doute s’installe car arrivé frais et dispos alors qu’il avait été signalé bien distancé des kilomètres auparavant. Il finit par reconnaître qu'il a effectué une grande partie de l'épreuve en voiture.
Dans la Vie au grand air du 3 novembre 1905, il figure encore sur la liste rouge des coureurs alors que d’autres tricheurs de 1904, disqualifiés également, ont poursuivi leur carrière.
Rangé des vélos pour ce qui est de la pratique professionnelle, il s’installe route de Lyon à Yzeure comme mécanicien, puis industriel dans le rechapage de pneus. Il décède chez lui en août 1946 en toute discrétion. Il ne paraît pas avoir tiré parti de son invention ancienne d’un dispositif ressemblant à une boîte à sardines qui entourait le pédalier et en recouvrait l’axe. Il prétendait ainsi obtenir plus de douceur dans le roulement. L’homme à la boîte à sardines n’y aura gagné qu’un surnom énigmatique.
Louis Delallier
*Autrement nommés la Ronde de New-York, la Course vers nulle part ou la Cage aux Écureuils, les Six jours de New-York tiennent leur première édition en 1891 avec des coureurs individuels qui pédalent 24h sur 24 pendant 6 jours. C’est à partir de décembre 1899 qu’ils se courent par équipe de deux. Ils sont remportés cette année-là par Charles Miller et Frank Waller. Les courses se succèdent (deux par an entre 1920 et 1939) jusqu’à la Deuxième guerre mondiale. La reprise de 1948 n’obtient pas le succès espéré. Les épreuves cessent en 1951 avant deux nouvelles tentatives en 1959 et 1961 au vélodrome de fort Washington, avenue Armory.
Le Madison square garden n’est pas un vélodrome. Il faut donc à chaque fois monter et démonter (en 24 heures) une piste spéciale, sorte de cuvette en bois d’environ 5 mètres de large et de 160 m de long, ce qui est très court. Pouvaient y être accueillis 10 000 spectateurs dont 7 000 assis.
** Gougoltz, Simar, Muller, Lepoutre, Deroeck, Kerff, Chevalier, Fischer, Jaeck, Frédéric
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