En cette fin janvier 1917, le froid s’intensifie partout en France. A Moulins, on relève moins 16. Se chauffer devient l’objectif principal. Les appareils de chauffage ordinaires ne suffisent plus. Les poêles à pétrole, si on trouve du pétrole, les bouillotes, les briques se transforment en précieux auxiliaires. Dans les administrations où le chauffage central ne remplit pas assez son rôle, on allume les becs de gaz pour quelques degrés supplémentaires. Des conduites éclatent entrainant un peu partout des fuites d’eau qui se répand sur les chaussées et se transforme en glace. On patine aussi à la gare aux bateaux, mais pour le plaisir.
Le Puy-de-Dôme, la Loire subissent de fortes chutes de neige. Au champ d’aviation d’Aulnat et au jardin Lecoq de Clermont-Ferrand, les thermomètres indiquent moins 22 et moins 21. Des loups rôdent du côté d’Ambert. Des convois de laitiers ne parviennent pas à Saint-Étienne, les trains sont retardés. Des canaux sont gelés, comme à Digoin. La Compagnie des Bateaux-Parisiens a interrompu sa navigation sur la Seine qui charrie des glaçons énormes. Des mouettes survolent la ville, signe avant-coureur de températures encore plus négatives. En Normandie, à Eu, moins dix degrés sont atteints. L’hippodrome du château, inondé juste avant, a pris des allures de piste de patinage. Deux éboulements de falaise sont constatés à cause de la gelée. Moins dix aussi dans la Drôme et neige abondante à Lyon. Les bateaux à vapeur qui transportent des passagers sur la Loire dans le secteur de Nantes sont restés amarrés. Dans le Cantal, on parle de l’hiver le plus rigoureux qu’on ait connu. Tous les cours d’eau sont gelés. Le facteur de Védrines-Saint-Loup et le curé de la paroisse se trouvent piégés dans des ouragans de neige. Chacun de son côté finit par regagner des lieux plus sûrs. Les sangliers s’abattent sur les champs qu’ils dévastent en cherchant de quoi manger. En Lozère, on mesure jusqu’à quatre mètres de neige. Le charbon manque.
Le 2 février, la situation reste pénible. Dans les Basses-Alpes, les femmes déblayent la neige des chemins pour tenter de rétablir les communications. Moins 21 degrés au parc de la Tête d’Or à Lyon où la neige recouvre la ville. La Creuse, le Cantal, l’Aveyron et la Lozère endurent des conditions climatiques de plus en plus dégradées. Les déplacements sont dangereux voire impossibles. Toulouse, Marseille sont touchées. Le vent y est glacial, les accidents se multiplient. A Moulins, l’horloge de la gare s’est arrêtée.
Le 4, aucune amélioration n’est notée. La neige gagne Nice, la Gironde, la Dordogne, le Lot-et-Garonne, les Landes, la Charente. Aux Rousses dans le Jura, outre la neige, on supporte comme on peut une température de moins 27.
Dans ces circonstances climatiques rigoureuses, Jean-Baptiste Chêne, charcutier à Moulins, place d’Allier, est chargé de convoyer un déserteur d’Aurillac, où il se trouve en garnison en qualité de gendarme auxiliaire, à Is-sur-Tille en Côte-d’Or. Au retour, il s’endort profondément dans le train express Paris-Aurillac. Entre Evaux-les-Bains et Reterre, il se réveille soudainement et décide d’aller aux toilettes. Encore ensommeillé, il ouvre la porte extérieure du wagon et tombe le long des rails. Un collègue comprenant ce qu’il vient de se passer donne l’alerte pour arrêter le train. Des secours se mettent en route rapidement pour suivre la voie s’attendant au pire. Jean-Baptiste Chêne est introuvable. Ce dernier, juste sonné par sa chute dans une épaisse couche de neige, a heureusement pu gagner la maison de garde à six-cents mètres où il est reçu par M. Martin, sous-chef de brigade du service de la voie. Le gendarme moulinois réintègre sa caserne le lendemain.
Le pays n’en a pas encore fini avec le froid et la neige qui compliquent sérieusement la vie quotidienne stoppant ou ralentissant considérablement les charrettes, les trains, les bateaux, les tramways. Les légumes manquent ou se vendent à des prix excessifs car on ne peut plus les déterrer et les réserves dans les caves sont épuisées. Enfin, le 13 février, le dégel commence ! mais il faut alors s’accommoder de la boue. Deux platanes de l’avenue de la Gare à Moulins sortent fendus de cette longue rigueur comme cela s’était produit au cours de l’hiver 1879/1880. Toutefois, on se dit qu’on a presque eu chaud au regard des moins 67° de Verkhoyansk en Russie.
Il va sans dire que cet épisode hivernal glacial a apporté son lot de décès accidentels ou des suites de maladie et accru le mal-vivre général. Et il va sans dire qu’il a considérablement augmenté la souffrance des hommes sur le front.
Louis Delallier